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J’aurais tant aimé, tout comme toi – et je t’envie un tantinet – naître un 18 mars mais, curieuse et pressée de découvrir notre superbe planète et notre société que je ne pouvais imaginer aussi inhumaine, l’ambulance retentit de mes premiers vagissements vingt jours avant cette date qui reste gravée au fer rouge dans mon cœur pour deux raisons que je t’expliquerai plus loin.

Tout d’abord, à l’heure où les vautours commencent à tournoyer au-dessus du nid élyséen et à s’entre-déchirer pour savoir lequel y pondra ses œufs en 95, je te pose tout net la question : "Présenteras-tu ta candidature à la présidence de la République ?".

Au premier tour, je vote pour toi, toujours ! Au second, je vais à la chasse aux papillons ou je reste dans mon lit douillet, comme le chantait l’ami Brassens. Si je vote pour toi, en dépit de mes convictions libertaires (et les cendres de mes vieux copains anars doivent faire des étincelles dans leur urne … mortuaire !), c’est :

- parce que tu es une femme dans un monde encore machiste,

- parce que tu es courageuse, que tu dénonces toutes les tares de cette société de plus en plus pourrie, que tes paroles jaillissent attaquant l’incurie indécrottable de nos dirigeants, les politicards roublards, corrompus, magouilleurs, qui mentent sans vergogne ou qui promettent la lune en nous découvrant la leur, bien triste spectacle en vérité !

- parce que c’est une de mes façons de montrer qu’il existe encore des graines de révoltés et, quoiqu’on en dise (ou plutôt quoiqu’on ne le dise pas), des graines d’ananar…

Pour revenir au 18 mars, s’il reste indélébile dans ma mémoire, c’est bien sûr à cause de la proclamation de la Commune de Paris en 1871, Commune inoubliable, Comme martyrisée, figures de femmes et d’hommes légendaires ou anonymes.

Malgré tout ce qui apparemment nous rassemble, un immense fossé nous sépare, toi et moi. Car un autre 18 mars, celui de 1921, vit l’écrasement des marins et de la population de Cronstadt l’insurgée, sur ordre du chef suprême de l’armée rouge tandis que – ô cruelle ironie – le gouvernement bolchevique commémorait le cinquantenaire de la Commune de 1871 !

Dans cette immense fosse pourrissent, non seulement les morts de Cronstadt mais tous les anarchistes ukrainiens de l’armée insurrectionnelle de Nestor Makhno sans laquelle l’armée rouge n’aurait jamais pu triompher et battre définitivement les Blancs à Simferopol, le 14 novembre 1920.

 

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Nestor Makhno n’eut qu’un tort : il refusa de s’agenouiller devant de nouveaux maîtres. Il détestait toutes les dictatures y compris celle du prolétariat, vaste et sanglante fumisterie pour que d’autres mégalomanes tiennent sous leur joug des peuples qui s’imaginent avoir conquis leur liberté !

Trotsky ne pardonna jamais à Makhno son insoumission, sa soif inextinguible d’indépendance. Il le poursuivit de sa haine implacable (Makhno ne s’échappa que grâce au dévouement et au sacrifice de beaucoup des siens), fit exterminer ses compagnons, torturer et fusiller les paysans qui lui restaient fidèles.

Si mon idéal de société a pour devise les mots célèbres d’Auguste Blanqui "Ni dieu, ni maître", la tienne a un maître déifié, Trotsky, dictateur militaire et assassin de milliers d’ouvriers.

Explique-moi, toi qui semble intelligente et généreuse, comment on peut défendre la cause des travailleurs  et se revendiquer d’un tel homme sanguinaire, "le Staline manqué" (brochure de Willy Huhn, que je te recommande de lire) !

J’ai acheté Lutte Ouvrière du 11 mars et je m’en excuse ! J’y constate que les trotskystes, tout comme les bons bourgeois et les réactionnaires qu’ils honnissent, emploient le mot "anarchie" dans le sens de pagaille. Je cite (p. 11, encart) : "l’humanité menacée par les guerres, les crises, l’épuisement des matières premières et la pollution dus à l’anarchie et à l’égoïsme de la société actuelle …".

Peut-être que dans ton catéchisme rouge, on a effacé des noms qui gênaient, arraché des pages qui dérangeaient, comme on a rayé de l’histoire presque toutes les femmes qui y participèrent : féministes, syndicalistes, révolutionnaires, etc. C’est sans doute la raison pour laquelle tu ignores que Louise Michel – que tout un chacun revendique – écrivait : "L’anarchie est l’idée la plus haute que puisse saisir l’intelligence humaine …", tandis que le grand savant géographe, Elisée Reclus, affirmait : "L’anarchie est la plus haute expression de l’ordre".

J’espère donc que tu n’atteindras jamais au pouvoir car l’indomptable communarde – toujours elle – répétait inlassablement : "Les honnêtes gens au pouvoir y seront aussi incapables que les malhonnêtes y seront nuisibles et il est impossible que jamais la liberté s’allie avec un pouvoir quelconque ". Et elle ajoutait : "Le pouvoir est maudit, c’est pourquoi je suis anarchiste !".

Cent vingt-trois ans après, elle a toujours raison …

Vive le 18 mars 1871 ! Vive la Commune de Paris !

A bas le 18 mars 1921 ! Vive la Commune de Cronstadt !

… Et bon anniversaire, Arlette !

 

Poisson-chat (18 mars 1994)1921kronstadtMKbox460[1]