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Accompagnée de ma fidèle poussette à deux roues, je marchais tranquillement en direction de mon magasin d’alimentation.

- Madame ! Madame !

Comme j’étais seule sur le trottoir, j’en déduisis que cet appel m’était destiné. Je me retournai et aperçus deux représentants de l’ordre établi qui accéléraient le pas vers moi. Avais-je fait quelque chose de répréhensible ? Je ne le pensais pas. Au contraire, je venais juste de traverser dans le passage pour piétons telle une citoyenne bien disciplinée.

Arrivés à ma hauteur, les deux uniformes s’arrêtèrent. Le plus grand me toisa et me dit d’une voix peu amène, tandis que l’autre me regardait d’un œil narquois 

- Madame, je dois vous verbaliser car vous contrevenez à l’ordonnance qui interdit le port du pantalon aux femmes.

Interloquée, je le fixais l’air incrédule et, soudain, je fus prise d’un fou-rire inextinguible.

- C’est une blague, non ? Je parie que vous faites partie de l’émission "la caméra cachée", réussis-je à hoqueter.

- Et ça, c’est quoi ? postillonna le freluquet à képi, rouge de colère, en me collant sa carte de police sous le nez.

Le silence dura quelques instants puis, recouvrant mon sérieux, je repris :

- Bon, qu’est-ce que cette ordonnance ?  C’est tout nouveau ? Ça vient de sortir ?

- Pas du tout madame, elle date du 26 Brumaire de l’an IX de la République !

Son savoir me laissait pantoise ! Je n’étais pas habituée à une telle érudition chez un simple limier.

- Traduisez, s’il vous plaît, je n’ai pas votre instruction ! ironisai-je.

-  Le 26 Brumaire de l’an IX correspond au 17 novembre 1800 et l’ordonnance n° 22 concernant "le travestissement des femmes" stipule que "Toute femme désirant s’habiller en homme doit se présenter à la Préfecture de police pour en obtenir l’autorisation. Cette autorisation ne peut être donnée qu’au vu d’un certificat d’un officier de santé".

J’écoutais jusqu’au bout sa leçon débitée par cœur et souriais en entendant le chiffre 22 si approprié à la profession !

- Pas possible ! rétorquai-je. Et c’est pour cette antiquité que vous m’enquiquinez alors que cela fait quarante ans que je porte un futal sans que personne n’y trouve à redire  !

- Peut-être ! Mais aujourd’hui, ou vous me montrez l’autorisation de travestissement ou vous me donnez vos nom, prénom et adresse ordonna-t-il en sortant son carnet à souches.

La moutarde me chatouilla les narines et je criai à cette hirondelle qui n’annonçait  pas le printemps :

- Ecoutez, espèce de macho, est-ce que j’ai une tête de travestie ? Vous commencez à me saouler ! Je trouve stupide votre zèle à faire appliquer un texte aussi tordu et qui date de Mathusalem ! Vous feriez mieux de courir après les petits morveux qui sifflent, injurient, bousculent et traitent de putes les jeunes filles qui ont le courage de se mettre en jupe …

Il me coupa net la parole.

- Refus d’obtempérer et insulte à un agent de la force publique dans l’exercice de ses fonctions ! Vous allez voir ce que ça va vous coûter, ma p’tite dame !

Pour la force, c’était vrai ! Des bras vigoureux me saisirent de chaque côté soulevant comme un fétu de paille mes cinquante kilos qui se débattaient et traitaient de tous les noms d’oiseaux les deux locataires de la maison Poulaga.

- Ouste ! Au poste ! 

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Srrr … Srrr … La sonnerie stridente de mon réveil mit fin à ce cauchemar. Je restais assise au bord du lit, haletante, débraillée, les cheveux ébouriffés et plusieurs minutes me furent nécessaire pour réaliser que je sortais d’un mauvais rêve. Rassérénée, je me levai, me toilettai, m’habillai sans oublier mon sempiternel pantalon et déjeunai de bon appétit tout en tournant le bouton de la radio afin d’écouter les dernières informations.

Elles s’égrenaient, guère réjouissantes, entre fermetures d’entreprises, plans anti-sociaux, démolition pierre à pierre des conquêtes sociales sous prétexte de crise économique, recul ou valse-hésitation du gouvernement au sujet des promesses électorales, drames de familles qui se retrouvaient sur le pavé, précarité galopante, guerres, violences en tout genre … et, au milieu de ce fatras de nouvelles déprimantes, une voix féminine annonça presque triomphalement : " L’ordonnance datant de l’époque révolutionnaire, qui interdit le port du pantalon aux femmes, a été abrogée hier, 31 janvier !"…

… Il faisait frisquet ce matin du premier jour de février mais le ciel était bleu et le temps sec. Je décidai d’aller me promener sans but précis, sous le soleil encore un peu pâlot, afin de faire une provision de vitamine D et de réchauffer mes vieux rhumatismes !

En cours de route je songeais, un tantinet désabusée, qu’il aura fallu attendre plus de cent cinquante ans pour que se fissure véritablement ce monument de misogynie qu’est le Code civil napoléonien, et quasi deux cent treize ans pour supprimer une ordonnance machiste, absurde et complètement dépassée !

Moralité de ma petite histoire : les choses ne bougent que très lentement quand il s’agit de donner des droits aux femmes.

Poisson-chat (22 février 2013)pantaloon_skirt_1911[1]