benoite groult 1

        Ainsi soit-elle, c’est ma bible à moi, mon petit livre rouge, lu et relu au long des années. Je viens à nouveau de feuilleter ses pages jaunies afin de me réconforter et me conforter dans mes idées lorsque j’entends dire que le féminisme, c’est ringard, que les femmes - chez nous - ont tout obtenu et qu’on se demande ce qu’elles peuvent encore réclamer !

            Le féminisme, au contraire, a plus que jamais lieu d’exister et doit même se renforcer face à la barbarie que sont les violences subies chaque année par plus de 220.000 femmes dont une meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint, les viols ou tentatives de viols commis sur 84.000 d’entre elles et cette forme sournoise de l’agression sexuelle qu’est le harcèlement, au  travail, dans les transports ou dans la rue auquel on peut ajouter les injures et réflexions sexistes. En plus de ces actes abjects sévit, malgré la loi, l’inégalité des salaires selon que vous êtes porteur ou non de la sainte trinité masculine. La discrimination à l’embauche, les boulots mal payés, le temps partiel, le chômage, la précarité et la pauvreté frappent davantage les femmes. La stagnation en bas de l’échelle hiérarchique pour les plus nombreuses et les peaux de bananes jalonnant la route de celles qui veulent atteindre les sphères dirigeantes syndicales, économiques ou politiques, sont à des années-lumière de la parité, miroir aux alouettes brandi sous le nez des récalcitrantes. Quant aux tâches domestiques, elles sont toujours assurées par 80 % de mes semblables. Alors, dépassé le féminisme ? Non !

            Chez les Groult, famille bourgeoise mais néanmoins artiste, on espérait un petit Benoît comme premier enfant mais ce fut une fille qui arriva ce 31 janvier 1920. Son enfance, partagée avec sa sœur cadette Flora, est une période heureuse durant laquelle l’écriture joue déjà un rôle important. En revanche, la beauté, l’aisance de sa mère, qui lui reproche sans cesse de ne pas lui ressembler, transforme la petite fille épanouie en une adolescente timorée et complexée, ce qui n’est pas un atout pour décrocher un mari, seul but louable pour une femme à l’époque.

            Une licence de lettres en poche, Benoîte enseigne dans un cours privé et fait la connaissance d’un étudiant en médecine qu’elle épouse en 1944 mais qui meurt de tuberculose peu après leur mariage. A la libération, elle entre à la rédaction du journal de la Radiodiffusion française où elle rencontre le journaliste Georges de Caunes et se remarie en 1946. En dépit de la naissance de deux filles, l’union ne tient pas et se termine par un divorce.

            C’est avec son troisième mari épousé en 1951, Paul Guimard, écrivain et éditeur, dont elle aura une autre fille, que va commencer sa vie de romancière puis de féministe. Il l’encourage à écrire d’abord avec sa sœur Flora puis seule. Elles vont publier en 1962  Le journal à quatre mains, en 1965 Le Féminin pluriel  et en 1968 Il était deux fois.

            Devenue féministe durant cette même année 68 après avoir rencontré des femmes qui ont des préoccupations semblables aux siennes et qui se sentent des sous-citoyennes, elle est de toutes les luttes et soutient toutes celles qui se battent pour leurs droits. Ayant été contrainte durant sa jeunesse à avorter clandestinement à plusieurs reprises dans des conditions inimaginables, elle rejoint l’association de Gisèle Halimi Choisir qui, en 1972, à travers la défense d’une adolescente poursuivie pour avortement suite à un viol, réclame une loi légalisant l’interruption volontaire de grossesse.

            Elle fait paraître en 1975 un livre brûlot remarquable sur la condition féminine, qui rencontre un succès immense et international Ainsi soit-elle, dans  lequel elle est la première à dénoncer l’excision et l’infibulation, abominations endurées par des millions de fillettes et elle déclare, bouleversée et révoltée, après avoir recopié la terrible description de ces mutilations : « On a mal au c.., n’est-ce pas, quand on lit ça ! On a mal à ses caractéristiques féminines, on a mal au cœur de soi-même, on a mal à sa dignité humaine, on a mal pour toutes ces femmes qui nous ressemblent et qui sont niées, esquintées, détruites dans leur vérité ». Elle donne également un avis péremptoire sur le sexisme dont elle affirme qu’il est « plus profond et plus endémique encore que le racisme ».

            En 1984, Yvette Roudy, alors ministre des Droits de la Femme, lui propose de présider la Commission de terminologie pour la féminisation des noms de métiers, ce qu’elle accepte avec enthousiasme. Il faudra deux ans avant qu’un arrêté de féminisation soit publié au journal officiel car les « agagadémiciens », comme les surnomme Isabelle Alonso, une autre féministe à la plume redoutable, s’accrochent désespérément à leurs privilèges, la langue française écrite au masculin véhiculant le machisme le plus indécrottable.

            Entre temps, un autre combat la mobilise. L’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité (A.D.M.D.) qui réclame une loi légalisant l’euthanasie volontaire, n’a que deux ans lorsqu’elle y adhère en 1982. Elle devient membre du comité de parrainage et son engagement est total, sans concession. Elle milite jusqu’au bout, jusqu’à cette nuit du 20 juin 2016, où la Camarde est venue faucher sa vie vacillante dans sa jolie maison perchée en haut de la vieille ville de Hyères.

            En 2006, l’écrivaine publie La touche étoile, où elle décrit d’une façon saisissante et réaliste la vieillesse et notamment celle des femmes et parle du droit de choisir sa fin de vie, ultime liberté toujours refusée : « Réclamant le droit de choisir ma mort comme j’avais réclamé autrefois celui de donner ou non la vie, voilà que je me retrouvais dans la même position de quémandeuse devant la même nomenklatura » Et dans son dernier ouvrage paru en 2008, Mon Evasion, autobiographie vivante, caustique, d’une sincérité rare, elle ajoute  à propos du refus par nos dirigeants de légaliser l’euthanasie volontaire : « … la formule du laisser-mourir inventée par M. Léonetti sans frémir … ramène en arrière aux temps que j’ai bien connus du « laissez-les vivre », inventés par les mêmes bien pensants ». Et sous le gouvernement soi-disant socialiste de François Hollande, rien n’a changé !

            Le féminisme peut s’enorgueillir d’avoir eu dans ses rangs Benoîte Groult qui conquit sa liberté envers et contre tout et ne désarma jamais déplorant que les mentalités n’évoluent qu’à la vitesse de l’escargot : « Il a fallu cent ans pour effacer les discriminations les plus criantes mais qu’attend-on pour abroger celles qui restent ? ». Quant aux femmes, elles lui doivent énormément, même les indifférentes, même les renégates, esclaves aimant leurs chaînes, qui devraient méditer cette phrase qu’elle écrivit il y a bien longtemps, hélas encore d’actualité : « Rien ne changera profondément aussi longtemps que ce sont les femmes elles-mêmes qui fourniront aux hommes leurs troupes d’appoint, aussi longtemps qu’elles seront leurs propres ennemies ».

Poisson-Chat (22/01/2017)