LA LOI

 

N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis … (Simone de Beauvoir - 1949).

         

 

 

 La mère, porteuse de la loi sur l’interruption volontaire de grossesse, vient de nous quitter. Les louanges sont unanimes, les portes du Panthéon grandes ouvertes. Dans ce concert d’éloges qu’aucune fausse note ne trouble, je viens glisser un léger bémol. Politicienne de droite, conservatrice, Simone Veil n’alla pas au bout de son humanisme et se déclara contre le Mariage pour Tous avec les conséquences néfastes que cela impliquait pour les enfants des couples homosexuels.

          Je ne partageais pas ses idées mais c’était son droit et sa liberté de penser autrement. En revanche, ce qui me choque c’est, le 13 janvier 2013, sa participation au côté de son mari, drapeau à la main, à la Manif pour Tous.

          Qu’allait-elle faire parmi les ennemis jurés de l’IVG qu’ils avaient combattue avec une violence inimaginable et que beaucoup aujourd’hui voudrait supprimer ou, à défaut, dérembourser, fragilisant davantage les plus démunies ?

       Qu’allait-elle faire au milieu de la foule des cathos bornés, des intégristes religieux, des membres du Front National qu’elle détestait tant ?

          Qu’allait-elle faire, elle l’ancienne déportée qui avait vécu l’enfer des camps de concentration, avec des rebuts de l’Oeuvre Française, mouvement nationaliste, pétainiste et antisémite ?

          Qu’allait-elle faire dans cette galère ?

          En dépit de cela, je remercie cette femme meurtrie dans sa chair et son cœur par la barbarie nazie, qui eut le courage, la ténacité, la dignité de soutenir sa loi  face à une horde hystérique de fanatiques mâles (dont beaucoup étaient de son propre parti) vociférant des injures, des paroles ignominieuses, voire des menaces à son encontre tandis que les sept députées sur les neuf femmes que comptait alors l’Assemblée Nationale, présentes ce jour là, écoutèrent sans broncher les propos abjects de ces enragés hypocrites !  

          Madame Veil mérite les témoignages de reconnaissance de mes semblables et surtout des jeunes générations qui n’ont pas connu l’horreur des avortements clandestins et dont la seule et efficace façon de l’honorer est de rester vigilantes car cette conquête, arrachée après plus d’un siècle de luttes, est en danger. En effet, la fermeture de nombreux centres IVG allonge la liste des demandes non satisfaites dans les délais légaux et pénalise les femmes qui n’ont pas les moyens de se rendre à l’étranger.

          Il était donc juste de saluer la force de caractère et la générosité d’une personnalité qui a marqué son époque.

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            Mais qui rendra hommage aux victimes anonymes de l’obscurantisme et du machisme ? A ces mortes du tétanos, de septicémie, à ces mutilées qui eurent recours à l’aiguille à tricoter ou à la sonde entraînant souvent des hémorragies et l’hospitalisation d’urgence sous le regard réprobateur des ambulanciers et des personnels soignants et sous celui, glacial et sans compassion, de certains médecins bien-pensants qui pratiquaient le curetage à vif en disant : « La prochaine fois, elle ne recommencera pas » !

          Qui rendra hommage aux premières militantes du planning familial, à celles du M.L.F. qui rassembla des femmes de tous les horizons s’unissant pour exiger des droits qu’on leur refusait et pour ouvrir les yeux de leurs concitoyennes prisonnières du carcan social forgé par les hommes ?

          Qui rendra hommage aux milliers de manifestantes défilant, au début des années 70,  dans les rues des villes pour obtenir ce droit fondamental de disposer de leur corps, sans se soucier des quolibets, des railleries et des insultes proférés par des attardés et des rétrogrades surtout masculins ?

          Qui rendra hommage aux 343 femmes, célèbres ou inconnues, déclarant en 1971, dans un manifeste mémorable, qu’elles avaient avorté afin de bousculer les consciences endormies ?

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Qui rendra hommage à  l’association « Choisir » ayant à sa tête Simone de Beauvoir et surtout Gisèle Halimi, avocate d’une adolescente de 17 ans poursuivie pour avortement suite à un viol et dont le procès de Bobigny, en 1972, fit la une de la presse ?

          C’est donc grâce à ces femmes et à quelques hommes aussi, à l’origine d’un  immense mouvement de protestation, que le nouveau président élu en 1974, Giscard d’Estaing, sentit l’opportunité de prendre en marche le train d’une contestation qui ne faisait que s’amplifier et décida de laisser à sa ministre de la Santé, Simone Veil, le soin de présenter et de défendre une loi dépénalisant l’avortement.

          Enfin, qui rendra hommage, pour remonter aux sources de cette loi, à nos ancêtres de la fin du 19e siècle et du début du 20e, propagandistes éloquents et infatigables de « la maternité consciente »,  que rien ne découragea, ni la haine des cléricaux et des machos s’accrochant à leurs prérogatives, ni les poursuites, ni les condamnations, pas même l’emprisonnement ?

          L’hommage aux victimes et aux combattantes, sans qui rien n’aurait été possible, je l’ai trouvé dans le discours qu’Emmanuel Macron prononça aux Invalides, devant le cercueil de Simone Veil. Il m’a suffi d’en extraire la phrase essentielle et de la mettre au pluriel : « Leurs combats, elles les menèrent bien souvent avant que la société et les mœurs ne les aient fait leurs, avant que la majorité ne les ait adoptés. Elles eurent raison bien avant l’opinion commune et contre elle ».

 Poisson-Chat (08 juillet 2017)

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