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Admirée ou honnie, la Révolution d’octobre a cent ans. Des commémorations, des émissions, des articles lui sont consacrés mais qui parlera de la Makhnovtchina sans laquelle la révolution russe n’aurait pu vaincre ?

Tout commence en 1917, lorsqu’après  neuf ans passés dans les geôles du tsar, un jeune anarchiste ukrainien autodidacte, Nestor Ivanovitch Mikhnienko, dit Makhno, fonde dans sa ville natale de Goulaï-Polé où il est né en 1889, « l’Union des paysans de Goulaï-Polé ». C’est un soulèvement de paysans misérables, hommes libérés de tout préjugé nationaliste, religieux et raciste, qui entrent en lutte contre le fermage et les privilèges des seigneurs terriens.

Lorsqu’en mars 1918, le traité de Brest-Litovsk, signé par Lénine, ouvre les portes de l’Ukraine aux occupants germaniques, Makhno prend la tête d’un groupe d’insurgés. Un an plus tard, ce sont 30.000 volontaires qui lèvent le drapeau noir face à toutes les trahisons.

En novembre de la même année, les austro-allemands évacuent Goulaï-Polé mais Makhno est menacé par deux autres dangers : l’armée blanche de Denikine et les bolcheviks qui veulent étendre leur pouvoir sur toute l’Ukraine et intégrer l’armée insurrectionnelle à l’armée rouge.

Makhno se bat  avec un courage surhumain. Malgré les coups bas, les campagnes  mensongères, les exécutions d’anarchistes, il fait front commun avec les bolcheviks lorsqu’il y a danger et que les armées blanches menacent la Révolution. Excellent stratège, faisant déplacer son infanterie dans de légères voitures à cheval, les « tatchanki », il est insaisissable et surprend ses adversaires là où ils ne l’attendent pas.

En août 1919, Makhno  et ses partisans affrontent Denikine tandis que les bolcheviks le prennent à revers. En dépit des pertes nombreuses qui déciment ses rangs, il repousse toutes les attaques et, en septembre, remporte la victoire décisive de Peregonovska, stoppant les Blancs dans leur marche sur Moscou. « L’honneur d’avoir anéanti, en automne de l’année 1919, la contre-révolution de Denikine revient principalement aux insurgés malkhnovistes », écrit Pierre Archinov (Histoire du mouvement makhnoviste).

Profitant de ce succès, le comité central du parti communiste, en janvier 1920, déclare la Makhnovtchina hors-la-loi.  Décimée par les combats et le typhus, l’armée de Makhno se trouve devant un autre péril : Wrangel qui a succédé à Denikine à la tête de l’armée blanche. L’armée rouge, en partie bloquée en Pologne a de nouveau besoin de Makno qui n’hésite pas à s’y rallier en échange de l’amnistie pour tous ses hommes. Grâce aux renforts des combattants makhnovistes, Simferopol en Crimée tombe le 14 novembre et les Blancs sont définitivement vaincus.

Aussitôt, Lénine en parfait accord avec Trotski, commande d’anéantir la Makhnovtchina. L’armée rouge, les organisations du parti, de l’Etat et la Tchéka sont mobilisés pour l’abattre.

Les compagnons de Makhno sont traqués, arrêtés, fusillés. Ce dernier, gravement blessé, est transporté sur une charrette et, dans chaque village, les paysans qui vouent un véritable culte à celui qu’ils surnomment « bakto » (petit père) et une haine farouche aux bolcheviks, l’aident et le cachent.

Beaucoup sont torturés ou exécutés sommairement mais la lutte est trop inégale et, le 29 août 1921, avec deux cent cinquante survivants, Makhno franchit la frontière roumaine et met fin à une incroyable poursuite.

Après bien des pérégrinations à travers les pays où il séjourne, il gagne la France en 1925. A Paris, il subsiste difficilement en faisant des petits boulots, en rédigeant quelques articles pour des revues anarchistes et grâce aussi aux collectes faites par le journal Le Libertaire. Il meurt le 25 juillet 1934 à l’hôpital Tenon et est incinéré au cimetière du Père-Lachaise.

Simple paysan au tempérament hors du commun, impitoyable avec les exploiteurs et leurs sbires, compatissant avec les malheureux, violent mais généreux, il fut avant tout un compagnon désintéressé qui essaya de réaliser, dans un contexte unique et confus, une société sans autorité, où les hommes libres et responsables prenaient leur destin en main. Durant cette courte période et sur un vaste territoire, la société rurale fut organisée selon les principes de l’autogestion par des paysans qui se réclamaient de l’anarchie. Ils eurent à se défendre contre les agressions permanentes et multiples si bien que le mouvement makhnoviste eut d’abord à mener, pour survivre, une guerre de guérilla qui épuisa ses forces et fit obstacle à ses projets d’organisation sociale.

 L’un des premiers, Makhno dénonça l’imposture d’un parti totalitaire qui feignait de s’appuyer sur les couches populaires pour mieux imposer sa dictature. Il devint, dès lors, l’homme à éliminer, lui qui disait : « Nous ne vaincrons pas pour répéter l’erreur des années passées, celle de remettre notre sort à de nouveaux maîtres. »

 Ayant à leur solde la presse et la littérature les bolcheviks, maîtres incontestables de la calomnie et de la manipulation, après avoir trahi  et écrasé impitoyablement les makhnovistes, ont voulu poursuivre  Makhno au-delà de sa mort pour en réduire l’importance historique et le présenter sous les traits d’un bandit anarchiste, fanatique et sanguinaire à défaut de le rayer des pages d’histoire. Ils ont voulu effacé l’idéal libertaire et fraternel du combat de la Makhnovtchina qui, s’adressant aux travailleurs de la terre leur lançait cet appel : « Prolétaires du monde entier, descendez dans vos propres profondeurs, cherchez-y la vérité, créez-la vous-mêmes ! Vous ne la trouverez nulle part ailleurs ».

Makhno transforma,  par ses aptitudes militaires et sa forte personnalité,  une révolte qui aurait pris la tournure d’une immense jacquerie comme ce fut le cas dans les régions voisines.  Il fut, sa vie durant, « Avec les opprimés contre les oppresseurs, toujours ! », l’une des devises brodées sur les drapeaux noirs de la Makhnovtchina.

Poisson-Chat (Octobre 2017)

 

Sources : La Révolution inconnue (Voline)