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    Marie Gouze, qui naît le 7 mai 1748, officiellement fille de Pierre Gouze, boucher à Montauban, est en réalité l’enfant d’un homme de lettres célèbre, Jean-Jacques Le Franc marquis de Pompignan. Dans un livre autobiographique "Mémoire de Mme de Valmont ", elle parle de ce père qui ne l’a pas reconnue et raconte  son enfance pauvre, sa jeunesse difficile, son manque d’instruction comme c’était le cas de la grande majorité des femmes de l’époque, son mariage à seize ans avec un homme bien plus âgé, Louis-Yves Aubry, la naissance de son fils l’année suivante et, quelques mois plus tard, la mort de son mari.

    Enfin libre ! Et cette liberté, elle ne la perdra plus jamais en dépit d’un amour profond qu’elle inspire à un riche célibataire qui l’emmène à Paris avec son fils et qui veut l’épouser. Elle préfère son autonomie à la sécurité que lui offre le mariage dont elle dira qu’il est "le tombeau de la confiance et de l’amour", préconisant l’union libre ! Ce premier manquement aux usages est suivi d’un second lorsqu’elle refuse de se faire appeler la veuve Aubry. Elle s’invente alors un nom dont elle signera ses nombreux romans, pièces de théâtre, brochures, pétitions, affiches et qui va la faire connaître dans les milieux littéraires et politiques : Olympe de Gouges.

    Cette fille naturelle, de surcroît occitane, belle, intelligente et indomptable choque le tout Paris par son comportement indépendant et audacieux, mais ce sont ses idées – la plupart en avance de deux siècles – qui vont finir par la conduire à l’échafaud.

    Elle s’enflamme pour la littérature, la philosophie et la révolution naissante. Cependant, écrivant mal le français, elle est obligée souvent de dicter ses textes qui sont transcrits plus ou moins fidèlement. De plus, le choix de ses sujets, tels l’esclavage, le divorce, le mariage forcé des jeunes filles sans dot, la liberté sexuelle pour les femmes, est mal venu et dérange toute une société à l’esprit étroit et conservateur.

    Sa première brochure politique "La lettre au peuple ou projet d’une caisse patriotique" est publiée en novembre 1788, complétée par une autre brochure "Remarques patriotiques" dans laquelle elle est la première à parler d’assistance sociale, d’établissements d’accueil pour les vieillards, de refuges pour les enfants d’ouvriers, d’ateliers publics pour ceux qui n’ont pas de travail, idée reprise en 1848 sous le nom d’Ateliers nationaux. Elle demande également la création de tribunaux populaires, ancêtres des jurys d’aujourd’hui. Elle préconise aussi l’assainissement des hôpitaux et dénonce l’hygiène désastreuse dans les maternités où une femme sur quatre meurt en accouchant. Et, toujours à l’avant-garde, elle lance l’idée, pour financer ce vaste programme social, d’un impôt sur le luxe (actuellement, on dirait un impôt sur la fortune !).  

    Douze brochures sortent durant l’année 1789 où sont abordées des questions variées et inattendues, comme la propreté des rues, la surveillance des viandes dans les villes, le célibat des prêtres (qu’elle désapprouve), le sort des filles-mères pour lesquelles elle réclame des secours, celui des bâtards et des enfants abandonnés, la recherche en paternité, le remplacement du mariage par un " contrat social ", le divorce avec octroi d’une pension alimentaire, le droit pour tous les enfants légitimes ou non à l’héritage de leur père, souhait qui ne sera inscrit dans la loi française qu’en 1975 !

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     A l’exception de Condorcet, même les esprits les plus éclairés sont des misogynes soutenus par la presse qui la ridiculise, l’insulte et la calomnie. Elle n’en a cure et continue, avec vivacité et humour, à braver l’opinion. C’est dans ce contexte, entre la hargne des hommes et le manque de solidarité des femmes, qu’elle fait paraître en 1791 sa "Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne", jugée scandaleuse aux yeux de tous et qui lui attire nombre d’ennemis !

    Le début du préambule est un morceau de bravoure à lui seul : "Homme, es-tu capable d’être juste ? C’est une femme qui t’en fait la question ; tu ne lui ôteras pas du moins ce droit. Dis-moi, qui t’a donné le souverain empire d’opprimer mon sexe ?". Dans les dix-sept articles qui suivent, calqués sur ceux de la Déclaration des droits de l’homme de 1789, elle ne se contente pas de remplacer le mot homme par le mot femme. Elle ajoute aux libertés civiles les libertés individuelles. Et c’est dans l’article X, qu’on retrouve cette phrase à jamais célèbre : "La femme a le droit de monter sur l’échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la tribune".

    C’était prémonitoire en ce qui la concernait. Oubliant toute prudence, elle s’en prend à Robespierre qu’elle accuse de vouloir instaurer une dictature. Se prononçant contre la peine de mort, elle dénonce les violences aveugles de cette période de la Terreur où la guillotine ne chôme pas, qu’elle résume en une phrase : "Le sang, même celui des coupables, versé avec cruauté et profusion, souille éternellement les révolutions". 

    Elle est arrêtée en juillet 1793 et condamnée à mort quelques mois après. Le 3 novembre, elle monte sur l’échafaud mais avant que sa tête ne tombe, elle crie aux badauds toujours nombreux à assister à un tel spectacle : "Enfants de la Patrie, vous vengerez ma mort !".

    Personne ne la vengera ; personne ne défendra ses idées ni sa mémoire car la Convention, en cette fin d’année 1793, ferme les clubs féminins, renvoie les femmes dans leur foyer, leur interdit tout rassemblement et le droit d’assister aux débats des assemblées. Cette sombre période d’oppression, accentuée par l’Empire et le Code napoléonien, les enfermera dans un carcan de non-droits durant plus d’un siècle.

    Olympe de Gouges, femme généreuse et visionnaire va être occultée ou carrément effacée des pages de l’Histoire – comme beaucoup de ses semblables – non seulement à cause de la misogynie généralisée mais aussi à cause de l’indifférence, voire de l’hostilité de beaucoup de femmes à qui elle adressait ces mots que certaines pourraient encore écouter aujourd’hui : "Ô femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ? … Quelles que soient les barrières que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de vous en affranchir ; vous n’avez qu’à le vouloir ! …".

 

Poisson-chat (18 février 2013)

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