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Quand les femmes s’en mêlent, quand la ménagère pousse son homme, quand elle arrache le drapeau noir qui  flotte sur la marmite pour le planter entre deux pavés, c’est que le soleil se lèvera sur une ville en révolte. (Jules Vallès).

            Parmi toutes les femmes héroïques de la Commune, dont beaucoup resteront à jamais incon nues, il en est une injustement oubliée : Léodile Bera. Elle naît le 18 août 1824 à Lusignan dans la Vienne et grandit dans une famille aisée et cultivée, ouverte aux idées progressistes et qui fréquente les milieux républicains et francs-maçons.
    Léodile Bera rencontre, en 1848, Grégoire Champseix, un journaliste, militant socialiste, qu’elle épouse en 1851. Poursuivi par la police de Napoléon III à cause de ses engagements politiques, il part avec sa femme se réfugier en Suisse et, en 1853, Léodile met au monde des jumeaux. En 1860, une amnistie leur permet de revenir en France et de nouer des amitiés avec des socialistes de diverses tendances. Ceux-ci soutiennent et aident la jeune femme lorsque son mari meurt en 1863. Elle est déjà connue grâce à ses romans Une vieille fille, Le divorce et Un mariage scandaleux, bien accueillis par la critique qui la compare à George Sand. A travers ces ouvrages, elle évoque la condition féminine et l’éducation. C’est aussi à cette époque qu’elle prend le pseudonyme d’André Léo, les prénoms de ses garçons.
      A partir de 1867, elle devient journaliste et vit de sa plume. En 1868, elle fait la connaissance de Benoît Malon, syndicaliste ouvrier avec lequel, en 1869,  elle va s’unir librement, ce qui provoque un véritable scandale d’autant qu’il a dix-sept ans de moins qu’elle. La même année, elle fonde avec Louise Michel, Maria Deraismes, Noémie Reclus et d’autres, La Ligue en faveur des droits des femmes. Elle publie également deux ouvrages : La Femme et les mœurs où elle récuse les thèses machistes de Proudhon et Aline-Ali qui est une critique sévère de la société patriarcale et qui dénonce « les soi-disant partisans de la liberté qui deviennent despotes en rentrant chez eux ». André Léo s’affilie au courant libertaire du socialisme et se rapproche de l’Association Internationale des Travailleurs (A.I.T.) mais blâme l’autoritarisme de ses dirigeants et, notamment, de Karl Marx.
      Au mois de juillet 1870, elle participe aux manifestations hostiles à la guerre contre la Prusse et s’occupe, durant le siège de Paris, de l’aide aux déshérités tout en organisant des réunions publiques où elle y défend avec ardeur la cause des femmes et l’égalité sociale. Jusqu’en août de la même année, elle se consacre à l’école primaire de filles qu’elle a créée étant persuadée que seule une  éducation laïque peut conduire à l’émancipation humaine. En février 1871, elle fonde le journal La République des travailleurs, avec Benoît Malon, Elie et Elisée Reclus.
      Lorsque la Commune est proclamée le 18 mars, elle se trouve en province mais revient à Paris début avril afin d’y prendre part. Elle se bat pour la liberté d’expression et s’oppose à la suppression des publications de droite : « Si nous agissons comme nos adversaires, comment le monde choisira-t-il entre eux et nous ? ».
     Elle apporte son concours à plusieurs journaux dont Le Cri du peuple de Jules Vallès et le 3 mai, elle lance un appel aux travailleurs des campagnes : « Frère, on te trompe, nos intérêts sont les mêmes. Ce que je demande, tu le veux aussi, l’affranchissement que je réclame, c’est le tien.» Elle poursuit sa lutte pour l’égalité des sexes et condamne les préjugés y compris au sein de la Commune. D’ailleurs, dans son article La Révolution sans la femme paru dans le journal La Sociale, elle s’adresse au général Dombrowski et lui écrit en substance : « Savez-vous comment s’est faite la révolution du 18 mars ? Par les femmes … Beaucoup de républicains, je ne parle pas des vrais, n’ont détrôné l’empereur et le bon dieu que pour se mettre à leur place … ». Elle participe à l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés et fait partie de la Commission qui surveille l’enseignement dans les écoles de filles.
      Parvenue à échapper à la répression de la Semaine sanglante, elle s’exile en Suisse où elle est invitée, en septembre 1871, au congrès de la Ligue de la Paix et de la Liberté. Dans son discours intitulé  La guerre sociale, elle est la première – ayant vécu l’événement – à témoigner en faveur de la Commune et à contester avec véhémence les mensonges et les calomnies répandus par le gouvernement de Thiers et ses acolytes. Après avoir dit, entre autres : « … Il n’y a en réalité que deux partis en ce monde : celui de la lumière et de la paix par la liberté et l’égalité ; celui du privilège par la guerre et par l’ignorance. », elle est interrompue et le président du congrès lui interdit de poursuivre. Pour André Léo « Les gouvernements, même s’ils se prétendent républicains, ne sont en fait que des joueurs à la bourse de l’imbécillité publique, qui haussent ou baissent avec elle ». Elle écrit sans relâche et rejoint la Fédération jurassienne de Bakounine puis, lorsque l’amnistie est décrétée en 1880, elle rentre à Paris où la rédaction de livres et d’articles pour des journaux d’extrême-gauche remplit ses journées.
      Sa vie privée va être bouleversée par un terrible drame quand elle perd ses enfants à huit ans d’intervalle, l’un à 32 ans, l’autre à 40 ans. André Léo meurt le 20 mai 1900 à Paris, laissant une œuvre considérable : romans, contes, essais, textes politiques et articles qui reflètent ses idéaux et les combats menés tout au long de sa vie pour leur avènement.
     Lorsqu’en 1869, elle écrit : « Quatre-vingts ans se sont écoulés depuis l’inauguration du droit humain, et c’est encore une nouveauté presque bizarre que de revendiquer la justice pour la femme …  privée de toute initiative, de tout essor, livrée, soit aux dépravations de l’oisiveté, soit à celles de la misère … », peut-elle imaginer que, plus de cent quarante ans après, des féministes seraient obligées de se battre pour obtenir, dans tous les domaines, l’égalité des droits entre hommes et femmes, égalité inscrite dans maints textes législatifs mais fréquemment bafouée, et pour changer des mentalités trop souvent attachées à des usages phallocrates et archaïques ?
                            
                                     Poisson-chat (18 mars 2012)

 

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