Gentioux[1]

      Gentioux, petite commune de la Creuse, possède un monument quasi unique en son genre. Après la première conflagration mondiale surnommée "la der des ders", le maire socialiste de l’époque, écœuré par la grande boucherie de 14-18, fit ériger une stèle très sobre, près de laquelle se tient un orphelin en sabots et blouse grise, qui brandit un poing rageur. Sur une plaque, ces simples mots : "Maudite soit la guerre". Rien à voir avec les monuments à la gloire d’un nationalisme exacerbé qui encense les héros, la patrie, le champ d’honneur !

      Maudite soit la guerre ! oui ! car il n’y a pas de guerre juste, il n’y a que des guerres d’intérêts qu’ils soient économiques, stratégiques ou religieux, que des guerres qui profitent à la finance mondiale et, par ricochet, à ceux qui en croquent.

      Les peuples n’ont rien à gagner sinon le malheur, les deuils et la ruine. Quant aux enfants, étrangers aux enjeux politiques, ils sont les martyrs d’entre les martyrs, beaucoup d’adultes approuvant, trop souvent hélas, leur maître, fût-il un tyran.

      La guerre du Kosovo, commencée il y a plus d’un mois et qui devait durer le temps d’un éclair, nous plonge au plus profond d’un cauchemar bien réel. D’aucuns s’étonnent, s’esclaffent, s’indignent, s’apitoient – il suffit de regarder les informations télévisées – sur les horreurs perpétuées, alors que la guerre est la monstruosité des monstruosités, la barbarie suprême !

      Les exodes massifs, les sévices, les viols, les massacres, commis par l’armée serbe, ne doivent pas surprendre outre mesure ceux qui ont déjà vécu un conflit d’une telle envergure. De surcroît, c’est une erreur ou une hypocrisie de se persuader que les uns sont bons et les autres d’affreux méchants et que l’armée de libération du Kosovo ne s’adonne pas, elle aussi, à des exactions.

      La guerre en dentelles n’existe pas et aucune armée au monde n’est épargnée par la folie meurtrière. Il suffit de se rappeler les expéditions coloniales, américaines, anglaises, espagnoles, françaises … Avons-nous la mémoire si courte que nous ayons oublié ce que nous avons fait subir aux populations d’Indochine et d’Algérie, pour ne citer que des exemples encore récents ?

      Il est si facile de berner les gens, si facile dans des circonstances spéciales, qu’un despote passe pour un sauveur. En 1940, la majorité des Français ne se rallia-t-elle pas à Pétain à qui elle donna les pleins pouvoirs et qui en profita pour supprimer toutes les libertés et se mettre au service de l’occupant ?imagesCAQCPSU2

 

      Plutôt que de se lamenter sur les effets, il faut s’attaquer d’abord aux causes. Au lieu d’aider les autocrates, de leur faciliter la tâche pour qu’ils accèdent au trône ou de reconnaître leur régime lorsqu’ils ont pris le pouvoir, qu’attendent les démocraties pour les empêcher de nuire ? Ne vaut-il pas mieux éliminer le responsable que de tuer des milliers d’innocents ?

      Je ne verserais pas une larme si, demain, j’apprenais que Milosevic a été abattu ! Il y a tant de Milosevic à liquider, seulement, ceux-là ne sévissent que chez eux et, comme le droit de non ingérence doit être respecté, on ferme les yeux sur les enlèvements, les disparitions, les tortures, les assassinats et si le pays, auteur des forfaits, est membre de l’OTAN, il devient intouchable, telle la Turquie !

      Et tandis que meurent tant d’êtres humains, Milosevic – à l’instar de Sadam Hussein – continue à vivre tranquillement, bien nourri, dormant au creux de son lit douillet à l’abri d’un fortin archi défendu !

      La guerre est un marché très lucratif. Les industriels de l’armement souhaitent qu’elle s’éternise ce qui leur permet, jour après jour, d’écouler les stocks et la naïveté serait de croire qu’on fabrique des armes pour les laisser dans un coffre ou derrière une vitrine ! Elles sont faites pour servir et semer la désolation. Il en est de même des soldats dont le métier n’est pas de planter des choux mais de se battre et de tuer !

      Ça, c’est la réalité des choses et quand on l’a comprise, on ne se laisse plus berner par les parleurs professionnels et autres rigolos politiques qui sont aux ordres des puissants que Victor Hugo appelaient des "altesses" dans un poème assez méconnu (Depuis six mille ans, la guerre) qui contient ce quatrain : "Et cela pour des altesses qui, vous à peine enterrés, se feront des politesses pendant que vous pourrirez". …

      Quand je vois ces foules déplacées de force, marchant sans fin à travers le froid et la neige, des familles décimées, des gosses terrifiés, affamés et séparés de leurs parents, je pense que certaines peuplades "sauvages" d’Afrique étaient plus civilisées que nous puisque, lorsqu’il y avait une querelle ou un antagonisme entre deux tribus, le chef ou le roi de chaque clan combattait son rival jusqu’à ce que mort s’ensuive et le vainqueur rassemblait tous les suffrages ! J’imagine Milosevic croisant le fer avec Clinton ou Blair ou Chirac ! Quel spectacle excitant !

      Trêve de plaisanterie, pour éviter ces monceaux de cadavres, ces milliers de blessés kosovars ou serbes, cette souffrance dont personne n’a le monopole car, durant une guerre, les victimes sont de chaque côté, il aurait suffi de faire disparaître le seul homme soi-disant cause de ces bombardements, lesquels ne visent pas que des objectifs militaires mais atteignent également des sites civils.

      La guerre est bien ce qu’il y a de plus terrifiant et celle, qui embrase les Balkans, n’est pas "la lutte de la démocratie contre la barbarie", comme l’a explicitement dit, il y a quelques jours, le président de la République, mais la lutte de la brutalité contre la bestialité.

      Ainsi que l’écrivit lucidement Louis Lecoin, qui paya de nombreuses années de prison son pacifisme intégral: "Aucun des maux, que l’on voudrait guérir par la guerre, n’est un mal pire que la guerre elle-même".  

Poissopn-chat (1er avril 1999)

tract[1]