Franc

 

            A l’heure où l’on parle avec raison des horreurs perpétuées par les islamistes, il faut rappeler que toutes les religions sont rouges du sang versé et particulièrement le catholicisme dont les crimes seraient trop longs à énumérer.

            Mais celui commis le 13 octobre 1909 souleva une indignation planétaire ! De violentes manifestations voire des émeutes secouèrent la plupart des grandes capitales et rien qu’à Paris 500.000 personnes protestèrent. Surpris par la puissance de la réprobation, de nombreux consuls furent contraints de démissionner ainsi que le gouvernement une semaine plus tard.

            Pour qui et pourquoi une mobilisation et une colère d’une telle ampleur ? Parce que, ce jour là, malgré les appels venus du monde entier, la très catholique monarchie espagnole et son clergé fanatique venaient de faire fusiller, dans les fossés du fort de Montjuich près de Barcelone, un pédagogue hors du commun : Francisco Ferrer.

Les débuts : Francisco Ferrer y Guardia naît le 10 janvier 1859 dans un village près de Barcelone. Il est l’un des quatorze enfants d’une famille de cultivateurs aisés, foncièrement catholiques et monarchistes. A 13 ans, il travaille chez un drapier libre-penseur qui lui prête des livres et jusqu’à l’âge de 21 ans sa vie s’écoule entre  travail et étude. Il fréquente les milieux  socialiste,  libre penseur, anarchiste et, en 1884, il est initié franc-maçon à la loge Verdad de Barcelone. Devenu contrôleur à la Compagnie des chemins de fer du Nord de l’Espagne, il épouse une catalane dont il aura quatre filles et un fils.

            Obligé de s’expatrier avec sa famille en 1886 après l’échec d’une tentative insurrectionnelle républicaine à laquelle il avait pris part, il arrive à Paris, rallie le Grand Orient de France et milite activement au sein de la Libre Pensée. En 1893, il se sépare de sa femme qui ne partage pas ses idées, donne des cours d’espagnol dans divers établissements publics ainsi que des cours particuliers pour faire vivre les siens. Il se lie d’amitié avec l’une de ses élèves, Ernestine Meunier qui, convaincue par les idées nouvelles de son professeur, le fait légataire universel de sa fortune.

            A la même époque, il rencontre deux pédagogues libertaires, Paul Robin et Sébastien Faure et s’enthousiasme pour leur conception de l’éducation intégrale. Lorsqu’en 1901 Ernestine Meunier meurt, il consacre l’héritage reçu à la réalisation de sa grande idée : La Escuela Moderna (L’Ecole Moderne).

L’Ecole Moderne : Francisco Ferrer emploie toute son ardeur à poser les premières pierres de son enseignement laïque, mixte, débarrassé de toute emprise cléricale et étatique, novations audacieuses  dans une Espagne dominée par l’obscurantisme religieux où trois habitants sur quatre sont analphabètes. « Elever l’enfant de manière qu’il se développe à l’abri des superstitions et publier les livres nécessaires pour produire ce résultat, tel est le but de l’Ecole Moderne », dit-il.

            La maison d’édition, qu’il fonde plus tard, est le complément logique à son entreprise. Les débuts de son école sont modestes mais l’influence des méthodes qu’il préconise et met en  place va rapidement s’étendre, non seulement en Espagne où une cinquantaine d’écoles adoptent son enseignement mais aussi à l’étranger.

            Malheureusement, cet instrument de l’émancipation du peuple espagnol soulève la fureur du clergé et de la monarchie qui usent en vain de calomnies et de menaces pour décourager et faire renoncer ce précurseur.

            En 1906, grâce à la protestation de personnalités de divers pays, il échappe à l’accusation grotesque d’attentat contre le couple royal  mais son école est fermée. Il quitte donc l’Espagne, retourne à Paris, se met en rapport avec des savants comme Elisée Reclus, des littérateurs, des sociologues, des pédagogues, pour réaliser son projet sur le plan international. Il publie en 1908 une revue L’Ecole rénovée qui propose, dans son premier numéro, la constitution d’une Ligue internationale pour l’éducation rationnelle de l’enfance, dont le président d’honneur est Anatole France.

            Mais Ferrer n’a pas abandonné l’idée de retourner à Barcelone pour reprendre l’œuvre commencée. En attendant, sa maison d’édition continue de publier toujours plus de nouveaux livres d’enseignement mais aussi de science et de pensée libre. Aucune idée ne lui est étrangère, ne lui paraît trop hardie.

L’insurrection de Catalogne : En 1909, sa belle-sœur étant gravement malade, il revient en Espagne au moment où la Catalogne est en pleine effervescence car les réservistes sont rappelés pour aller combattre au Maroc le soulèvement des tribus du Rif. La mesure, très impopulaire, dégénère en insurrection. Les syndicats déclenchent alors une grève générale, des barricades sont dressées, des églises et des couvents incendiés et l’on compte de nombreux tués. La « semaine tragique », comme on l’a appelée s’achève le 31 juillet, suivie d’une terrible répression. Se sentant en danger, Francisco Ferrer s’apprête à quitter l’Espagne lorsqu’il est arrêté le 1er septembre 1909.

Le procès : Surveillé constamment depuis son retour, la police sait pertinemment qu’il n’a rien à se reprocher. Mais il est le bouc émissaire idéal. Libre penseur, franc-maçon et anarchiste, il faut absolument abattre celui qui a osé se dresser contre le tout-puissant clergé espagnol et la monarchie absolue. Accusé d’être l’instigateur de la révolte, après un procès expéditif, bâclé et inique, sans auditions de témoins, sans la moindre preuve, il est condamné à mort le 12 octobre par le tribunal militaire et fusillé le lendemain, ce qui fera dire à Georges Yvetot, syndicaliste typographe : « Les esclaves en uniformes ont obéi aux bourreaux en soutanes ». Avant de mourir, Ferrer refuse le bandeau sur les yeux et l’assistance du curé et s’écrie : « Je suis innocent, vive l’Ecole Moderne ! ». Peu de temps avant son exécution, évoquant son idéal libertaire, il avait écrit : « Précisément, la démence de ceux qui ne comprennent pas l’anarchie, provient de l’impuissance où ils sont de concevoir une société raisonnable ».

            Tout comme Sacco et Vanzetti, assassinés par la bien-pensante Amérique en 1927, Francisco Ferrer paya de sa vie ses idées humanistes et révolutionnaires et tout comme Sacco et Vanzetti réhabilités cinquante ans plus tard, il sera reconnu innocent en 1912.

 

Poisson-chat (24 février 2017)

Francisco Ferrer