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De tout temps, des femmes et des hommes ont été condamnés non parce qu’ils étaient coupables mais en raison de leurs opinions politiques ou religieuses, du racisme et de la xénophobie.

Dans l’Amérique des années 20, le procès inique et l’exécution de Sacco et Vanzetti déclencha une immense vague d’indignation à l’échelle planétaire ! Nicolas Sacco, modeste cordonnier et Bartolomeo Vanzetti, vendeur de poissons, subirent la haine des étrangers qui régnait aux Etats-Unis à cette époque.

L’affaire débuta en juin 1921 lorsqu’ils furent accusés d’avoir attaqué et abattu, en avril 1920, dans la banlieue de Boston, deux employés de banque.

De toute évidence, il n’y avait contre eux que des présomptions. Mais leur tort était d’être de pauvres immigrés italiens venus dans ce soi-disant Eldorado afin d’échapper à la misère et surtout ce qui était impardonnable au yeux des réactionnaires : ils étaient des meneurs de grèves et, pire encore, des militants anarchistes actifs, donc les boucs émissaires désignés d’une bourgeoisie arrogante et hostile. Il fallait des fautifs au juge Thayer, au gouverneur Fuller, à toute l’Amérique bien-pensante et l’occasion était trop belle de faire un exemple dans le but de calmer la combativité de cette minorité qui faisait trembler nantis et dirigeants.

Le temps n’était pas si loin des Martyrs de Chicago, ces anarcho-syndicalistes, victimes d’une machination policière et pendus en 1887 puis réhabilités en 1893 par le nouveau  gouverneur de l’Illinois, John Altgeld qui dira : « Une telle atrocité n’a pas de précédent dans notre histoire ». Pas de précédent sans doute mais quarante ans plus tard une affaire semblable rendra elle aussi les victimes immortelles.

Le procès de Sacco et de Vanzetti fut mené avec la même partialité et prit rapidement une tournure méprisable : les preuves manquaient, les témoins à charge avaient été soudoyés, d’autres avaient subi des pressions, les témoignages en faveur des accusés avaient été repoussés !

Une lettre de Vanzetti disait entre autres : « Le chef Stewart, le district attorney Katzmann et le juge Thayer ont réussi à composer un jury formé d’une douzaine d’hommes haineux, pleins de préjugés, vaniteux, féroces, excités et bigots, de vrais lyncheurs en habits de jurés ».

Tous les pourvois les plus justifiés furent refusés par le juge Thayer et les juges de la Cour suprême du Massachusetts confirmèrent la décision de ces refus. S’il fallait une preuve supplémentaire que ce procès fut mené avec parti pris et qu’il n’était en fait qu’un procès politique, la phrase abjecte du juge Thayer, que Mary Donavan, présidente du Comité américain de défense de Sacco et Vanzetti, avait reproduite sur une banderole est plus qu’explicite : « Vous avez vu ce que j’ai fait à ces bâtards d’anarchistes ? ». En France, Louis Lecoin, militant anarchiste et pacifiste, fut l’initiateur et l’animateur du Comité de défense de Sacco et Vanzetti et son action se propagea dans tous les pays.

Bien plus tard, la preuve sera faite que les auteurs du hold-up avec mort d’hommes appartenaient à un gang bien connu sous le nom de « Morelli de Providence ».
Mais comme l’écrivait Vanzetti à Dante, le fils de Sacco : « … toutes les forces de l’Etat, de l’argent et de la réaction sont mortellement contre nous parce que nous sommes des anarchistes ».

En 1926, lorsque la Cour suprême du Massachusetts confirma la condamnation à mort des deux hommes, des troubles importants se produisirent sur tout le territoire des Etats-Unis et les protestations affluèrent du monde entier. En dépit des lettres, des télégrammes, des appels, des suppliques émanant de personnalités de milieux divers et des millions de signatures sur des pétitions qui arrivaient par monceaux au manoir du gouverneur et à la Maison Blanche, ils furent électrocutés (« assassinés » comme le titraient la plupart des journaux), le 23 août 1927, après avoir refusé les derniers sacrements, ce qui était une première dans toute l’histoire de la prison de Charlestown. Sacco marcha d’un pas ferme vers la chaise électrique où il s’assit fièrement et cria en italien «Vive l’anarchie !» et lorsque Vanzetti entra à son tour, la tête bien droite, il dit simplement «Je suis innocent de tout crime».

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A l’annonce de leur exécution, une lame de fond jamais vue souleva le prolétariat international. Des capitales et des grandes villes furent secouées par des émeutes, des grèves générales, des manifestations imposantes, des meetings houleux, des saccages d’ambassades ou de consulats américains…

Les corps embaumés des suppliciés restèrent exposés durant trois jours et une foule immense défila devant les cercueils. Le dimanche de l’incinération, dans toutes les rues aux alentours du crématoire de Forest Hills, les forces policières impressionnantes ne purent empêcher deux cent mille personnes de s’étaler sur une dizaine de kilomètres. Quatre cars, stationnant devant la maison des pompes funèbres, débordaient de fleurs écarlates. Jamais la ville n’avait assisté à des funérailles aussi grandioses.

Mary Donavan, durant la cérémonie, clama dans son discours : « … au nom de votre martyre, nous continuerons à lutter et à vaincre ». Il aura fallu cinquante ans de souffrances et de larmes pour que l’injustice désarme et que soient réhabilités Sacco et Vanzetti en 1977. Cette injustice qui fit dire à Vanzetti s’adressant au fils de Sacco : « Souviens-toi que si nous sommes exécutés après sept ans, quatre mois et dix-sept jours d’inexprimables tortures, c’est parce que nous étions pour les pauvres et contre l’exploitation et l’oppression de l’homme par l’homme ».

Durant leurs plaidoiries, face à ceux qui les avaient condamnés d’avance, Sacco dénonça le procès social et politique : « Je sais que la sentence sera prononcée entre deux classes, la classe des opprimés et la classe des riches ..." tandis que Vanzetti termina par cette phrase prémonitoire à son début : « Mais nos noms vivront dans le cœur reconnaissant des peuples, alors que les os de Katzmann et les vôtres seront dispersés par le temps, quand son nom et le vôtre, vos lois,  vos institutions et votre faux dieu ne seront plus que le mauvais souvenir de l’époque maudite où l’homme était un loup pour l’homme ».

Leur mort tragique a été « l’affaire » du siècle non seulement pour l’Amérique mais aussi pour toutes les grandes nations et ces humbles travailleurs ont fait plus pour la tolérance, pour la justice, pour la compréhension mutuelle des hommes, selon les paroles mêmes de Vanzetti, que s’ils étaient morts ignorés et inconnus.

Il ajouta «Cette agonie est notre triomphe !», mots prophétiques aussi puisque Sacco et Vanzetti sont à jamais entrés dans la légende …

Poisson-chat (15 décembre 2013)

 

Anarchisme---Prisme-de-vue-sur-le-film--Sacco---Vanzetti-1[1]