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Lorsque j’entends les mots "Fête du travail", je ressens de furieuses démangeaisons aux bouts des doigts ! C’est non seulement faire injure, présentement, aux chômeurs et exclus de la planète qui, eux, ne sont pas à la fête, mais c’est souffleter la mémoire de nos anciens dont le combat - parfois jusqu’à la mort - à travers les siècles et les nations, a abouti à des conditions de vie et de labeur meilleures et plus humaines.

Quand de surcroît, le joyeux brin de muguet est associé à ladite commémoration, je suis complètement atterrée de voir à quel point la journée internationale des luttes ouvrières a pu être dénaturée !

Sous le régime vichyssois, on lui fit carrément un mauvais sort. Après que Philippe Pétain eût dissous la CGT, la Charte du travail fut créée afin de tromper et de bâillonner les salariés. Tout comme Hitler, le maréchal proscrivit le socialisme international, les grèves et l’action syndicale. Inspiré également par la dictature de Franco, le 1er mai 1941 tint à la fois du 1er mai hitlérien et du 1er mai phalangiste.

Par pure coïncidence, la saint Philippe - chère à l’Action française - tombe à ce moment-là, ce qui permit le ralliement des royalistes au nouveau 1er mai. Autre particularité, la loi du 12 avril 1941 consacra le 1er mai comme Fête du travail et de la Concorde sociale (tout un programme !). Il était légalement décrété férié et vidé de son contenu revendicatif, voire révolutionnaire !

Il ne faut pas oublier, non plus, qu’aux origines, lors des manifestations, les boutonnières s’ornaient de la rouge églantine qui, avec le coquelicot, symbolisait le prolétariat et non de clochettes parfumées mais ô combien pâlichonnes, devenues, à la longue, une simple coutume mercantile.

Après des décennies de dégradation de ce jour mémorable, voilà où nous en sommes aujourd’hui : Premier mai saboté, à peine effleuré par la plupart des médias serviles, historique occulté alors qu’on nous rebat les oreilles de récits dithyrambiques consacrés aux soi-disant " grands"de ce monde, cortèges syndicaux quasi inexistants ou dispersés, marchands de "porte-bonheur" à chaque coin de trottoir et puis, suprême outrage, l’extrême-droite ayant choisi de défiler à cette date précise, en hommage à Jeanne d’Arc récupérée par les réactionnaires.

Pourtant, toutes les conditions sont réunies, actuellement, pour redonner au 1er mai sa vocation protestataire et combative. Le chômage ne cesse de s’étendre, imposé par un patronat devenu tout-puissant - qui préfère spéculer plutôt que d’embaucher - et par des gouvernements complices lesquels, les uns après les autres, sapent le Code du travail ; l’exclusion touche un nombre de plus en plus important de foyers ; les retraites sont déjà sabrées ; les acquis sociaux foutent le camp par le biais de la loi quinquennale sur l’emploi et les projets de réforme de la sécurité sociale. Personne n’est épargné : actifs, chômeurs, retraités, syndiqués et non syndiqués !

Si nous ne voulons pas reculer de cent ans et nous retrouver les esclaves des maîtres de forge des temps modernes, il nous faut descendre massivement dans la rue et, si cela devient nécessaire, déclencher la grève générale, arme redoutable et redoutée. Le mois de mai, enfant terrible de l’année, plaie à jamais ouverte au cœur du mouvement ouvrier, va refleurir bientôt !

Vous pensez que j’exagère, que je suis excessive ? Point du tout ! Bien sûr, chez nous, nous ne souffrons pas de cette misère atroce qui frappe les peuples des pays sous-développés. Cela ne nous empêche pas, tout de même, d’avoir nos immigrés clandestins que certains tôliers font trimer pour une poignée de riz, sans aucune couverture sociale ! Nous avons eu ou nous avons nos TUC, SIVP, CES et autres attrape-couillons pour mieux pressurer les jeunes, le travail temporaire ou à durée déterminée pour que les employeurs puissent licencier à leur guise, et j’en passe !

Voilà la société, telle qu’elle est à l’aube du XXIe siècle ; voilà ce que nous subissons sans vraiment réagir et le plus dur est à venir.

La réalité, ce sont les inégalités qui se creusent, des riches toujours plus riches, des pauvres toujours plus pauvres et, surtout, de plus en plus de pauvres. La réalité, c’est le retour de la charité au lieu de la solidarité. Ce sont les organisations caritatives qui se multiplient comme des petits pains et qui n’auraient pas lieu d’exister si tous les hommes avaient du pain (image symbolique, évidemment !). Enfin, la réalité, c’est la négation des trois fleurons de la République : Liberté, Egalité, Fraternité !

Le Premier mai a connu des heures de gloire souvent éclaboussées du sang des exploités. L’année 1886, inoubliable parce que liée inéluctablement aux martyrs de Chicago, devint le tremplin de sa renommée mondiale et, en 1889, la France lui donnera sa dimension internationale. Après l’odieux massacre de Fourmies, le 1er mai 1891, le pape Léon XIII fera paraître son encyclique Rerum Novarum. L’Eglise mise sur la touche par le socialisme en plein essor, se découvrira soudain un intérêt pour le sort lamentable des travailleurs et prendra en marche la dernière voiture du train des batailles sociales.

Aux périodes sombres de la boucherie de 14-18, les 1er mai ont périclité et, au cours de celle de 39-45, les dirigeants fascistes les ont transformés en parades militaires afin d’étaler leur puissance guerrière. Les régimes totalitaires de l’Est n’ont pas échappé à ces mascarades qui sont la honte de ceux qui osaient s’appeler "socialistes".

L’Histoire du Premier mai, de Maurice Dommanget, se termine par une phrase plutôt optimiste : Le passé enseigne l’avenir. Le 1er mai, qui a su résister à toutes les bourrasques et à su élargir considérablement le champ de son activité, saura se dépasser en se renouvelant.

Nous sommes en péril ! Sonnons le tocsin pour réveiller les endormis avant qu’il ne soit trop tard ! Refaisons du Premier Mai le porte-drapeau de nos revendications et défendons-nous car, dès que nous nous endormons sur nos lauriers, le Capital dévalise le Travail !

 Poisson-chat (1er mai 1995)

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