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Des générations de fillettes ont sautillé en rond, balbutiant cette chansonnette enfantine, sans en connaître le sens profond ni l’auteur et sa vie de révolte, de souffrance, de misère, de lutte.

Voici quatre-vingt dix ans qu’il est mort, Jean-Baptiste Clément - le 23 février 1903  exactement - dans son sordide logement du 110 rue Lepic, indigent en dépit de sa célébrité. Car il est déjà connu aux alentours des années 1860. Ses poèmes, presque tous mis en musique par Antoine Renard et qu’interprètent de nombreux artistes dont Thérésa, la grande vedette de l’époque, sont devenus des chansons à la mode que beaucoup fredonnent.

Le destin de Jean-Baptiste Clément n’a vraiment rien de banal. Même le lieu de sa naissance sort de l’ordinaire ! Il voit le jour le 31 mai 1836, sur une péniche amarrée à l’une des arches du pont de Saint-Cloud. Une existence facile s’offre à lui au sein d’une famille cossue qui s’est enrichie dans la meunerie. Mais, très tôt, le jeune homme ne peut supporter l’injustice qu’il observe et la misère qui l’entoure. Sans hésitation, il quitte le cocon douillet de son adolescence, part à l’aventure et, pendant près de cinquante ans, il va composer des textes inoubliables qui traverseront le temps, la tête pleine de rêves fraternels envers les déshérités et le ventre toujours creux : "Il ne veut pas que ses poèmes, qui chantent la souffrance et le désespoir, soient écrits par un riche".

Cependant, il doit survivre tout en rimant. Il devient donc ouvrier agricole, le pire des métiers, qui lui permet à peine de ne pas crever de faim. De surcroît, il subit les perfidies, les humiliations, l’arrogance méprisante des maîtres pour les humbles. Touchant alors les bas-fonds du malheur, il s’insurge, met sa plume acérée au service des exploités et ses pamphlets, qui paraissent dans La Lanterne du Peuple, submergent la capitale. Il s’attaque aux nantis, aux bourgeois, aux parvenus, au baron Haussmann auquel il reproche de ne pas abattre les églises lorsqu’il rase un quartier, à Napoléon III, surnommé "le Petit" par Victor Hugo.

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Sous le second empire, c’est plutôt mal vu de dénoncer la misère, même d’une façon apparemment anodine : "Dansons la capucine, y’a pas de pain chez nous, y’en a chez la voisine, mais ce n’est pas pour nous", de vilipender le clergé opulent et tout-puissant : "Bandes noires, videurs de poches, noyez-vous dans vos bénitiers, au pays des gais émeutiers, la liberté se pend aux cloches". C’est encore plus mal vu d’adhérer à la Première Internationale, de participer à toutes les manifestations, en un mot d’être "un agitateur".

Traqué par la police, il se réfugie à Bruxelles. Après quelques mois d’exil, il regagne Paris, se cache, continuant néanmoins à rédiger des articles virulents. Il lance même deux journaux : Le Rappel et Le Casse-tête. Crime de lèse-majesté, lors de l’assassinat de Victor Noir, il ose écrire : "Victor Noir, c’est une tâche de sang de plus sur le parchemin des Bonaparte, mais ils ne sont plus à les compter. Le sang leur a fait une mer rouge à cette famille ...".

C’en est trop ! Cette fois-ci les limiers impériaux retrouvent sa trace, l’arrêtent et l’expédient à Sainte-Pélagie où d’autres compagnons de sa trempe remplissent les geôles. Il ne perd pas pour autant son ironie cinglante et lorsqu’on lui réclame la somme faramineuse de 518 francs 35, montant des "frais de capture", il répond qu’il est "dans l’impossibilité de verser le moindre petit napoléon" ! L’Empire expire ... Jean-Baptiste Clément est libéré avec les honneurs. La République s’installe, le siège de Paris affame la ville et, face à la trahison des gouvernants, la Commune est proclamée le 18 mars 1871. Il en est l’une des plus nobles figures. Elu maire de Montmartre et membre du Conseil à la Commission des subsistances et à la Commission des services publics, il soulage de son mieux les multiples détresses.

Si la Commune est une étoile filante, extraordinairement lumineuse, qui traversa le ciel sombre de l’Histoire en soixante-douze jours, Jean-Baptiste Clément en fut l’un des premiers combattants et également l’un des derniers, rue La Fontaine-au-Roi, le dimanche 28 mai. C’est au cours de cette matinée radieuse, qu’il voit arriver, vers l’ultime barricade, une ambulancière d’une vingtaine d’années, venue secourir les nombreux blessés auxquels elle apporte un panier de cerises. Il l’accoste, entame la conversation et note même son adresse. Sa beauté, son courage, son abnégation le frappent au cœur telle la foudre. Il ne la reverra jamais ; elle sera tuée par les Versaillais. Pourtant, de cette rencontre éphémère et d’une bataille perdue naîtra un amour impérissable pour la jeune fille entrevue quelques instants et pour la Commune qui incarnait son idéal de société. Il l’immortalisera en ajoutant une quatrième strophe à un poème écrit en 1866, Le Temps des cerises : "J’aimerai toujours le temps des cerises, c’est de ce temps-là que je garde au cœur une plaie ouverte et dame fortune, en m’étant offerte, ne pourra jamais fermer ma douleur".

C’est aussi pendant l’agonie de la Commune, qu’il cisèle les vers de la non moins poignante Semaine sanglante : " On traque, on enchaîne, on fusille, tout ce qu’on ramasse au hasard, la mère à côté de la fille, l’enfant dans les bras du vieillard ...".

Il réussit à échapper aux massacres et, grâce à ses amis de l’Internationale, gagne l’Angleterre, pays d’accueil des proscrits. Malgré l’aide que lui apportent les francs-maçons exilés de la loge Les Egalitaires, où il est initié, il vivra dans un dénuement épouvantable.

Le 14 juillet 1880, l’amnistie est enfin décrétée. Beaucoup d’anciens communards, bannis ou déportés, regagnent la France. L’année suivante, Jean-Baptiste Clément, revenu à Paris, arbore à sa fenêtre le drapeau rouge, ce qui lui vaut de nouveaux désagréments. Dix ans plus tard, le 1er mai 1891, ensanglanté par le carnage de Fourmies, il écope de deux mois de prison pour refus de circuler et outrage à gendarmes.

Jusqu’au bout, il reste fidèle à ses idées, les accordant avec ses actes. Il continue d’utiliser son talent à défendre les pauvres, les exclus, les victimes. Ce qu’il veut, c’est une République qui mette en pratique sa superbe devise, jamais appliquée : "Liberté, Egalité, Fraternité", cette République qu’il avait appelée de toutes ses forces et qui, à l’instar du Second Empire, le jettera souvent en prison !

Louise Michel, une autre indomptable, qui eut aussi maille à partir avec tous les régimes, n’écrivit-elle pas cette phrase percutante : "Que la République était belle sous l’Empire !"

 Poisson-chat (10 mai 1993).

 

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