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Cette jolie cité du Nord d’environ 15.000 habitants, centre de l’industrie textile, est agréable et accueillante. En dépit des rapports plutôt cordiaux entre les patrons et les salariés, l’exploitation de la main-d’œuvre n’en sévit pas moins et la crise économique est (déjà !) le prétexte à la diminution des salaires.

L’influence cléricale y est forte qui prône la collaboration de classes et la soumission des ouvriers. Un syndicat mixte a d’ailleurs été créé en 1888, soutenu par l’Eglise. Ce n’est donc qu’au début de l’année 1891 que se constitue un groupe socialiste et une réunion le 12 avril aboutit à la fin du même mois à une grève importante.

"Le 1er mai va se passer à Fourmies le plus tranquillement du monde" annonce le journal l’Observateur d’Avesnes dans son numéro du 28 avril.

En effet, le programme de la journée comporte une assemblée générale en début de matinée où l’on discutera des revendications qui seront portées à la mairie par une délégation. Une représentation théâtrale agrémentera l’après-midi et un bal populaire clôturera la soirée. Rien de plus banal que ces réjouissances par une belle journée ensoleillée.

Mais le patronat, préoccupé par les progrès de la classe ouvrière à se constituer pour la défense de ses droits et de ses intérêts, dénonce "les menées criminelles des agitateurs" et décide l’ouverture des fabriques en ce jour mémorable.

Les ouvriers protestent, beaucoup chôment dès le matin et appellent à commémorer la journée internationale des travailleurs "dans l’union, le calme et la dignité". Certains se rassemblent devant la filature "La Sans-Pareille" pour persuader leurs camarades récalcitrants de cesser le travail. Les gendarmes reçoivent l’ordre de charger. Des coups sont échangés, des femmes molestées  et plusieurs hommes sont emmenés menottes aux poignets. La population réclame en vain qu’on libère les prisonniers.

Le maire opportuniste, poussé par les conservateurs effrayés, demande au sous-préfet l’envoi de la troupe. Aux gendarmes à cheval se joignent plusieurs compagnies du 84ème et du 145ème régiments d’infanterie. Comme il y a de nombreux enfants du pays parmi les soldats du 145ème, les familles sont heureuses de les retrouver.

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Vers 15 heures, la foule revient pour demander à nouveau l’élargissement des emprisonnés. Les policiers énervés tirent des coups de feu en l’air tandis que les gendarmes chargent violemment. Sur les trottoirs et dans les estaminets remplis d’ouvriers et de curieux, l’exaspération monte et des échauffourées se produisent avec les forces dites de l’ordre.

C’est alors qu’arrive vers 18 heures une bande joyeuse de garçons et de filles avec en tête la blonde et avenante tisseuse Maria Blondeau, qui porte dans ses bras la branche d’aubépine fleurie offerte par son fiancé selon la coutume. A ses côtés, Edouard Giloteaux, conscrit de l’année, danse en agitant un drapeau tricolore.

Le refus de relâcher les détenus met les manifestants au comble de l’irritation. Des cris hostiles sont accompagnés de bousculades et de jets de pierres. 

Et soudain : "Feu, feu, feu rapide ! Visez le porte-drapeau !".

Cet ordre dément est hurlé par le commandant Chapus sans sommation et sans roulement de tambour !

Quelques soldats désobéissent à l’ordre et tirent en l’air mais soixante-neuf balles sortent des terribles fusils Lebel utilisés pour la première fois sur des êtres vivants. Ces nouveaux fusils ont une portée de 2500 mètres alors que le champ de tir est de soixante mètres à peine, ce qui fait qu’un projectile traverse plusieurs corps en même temps.

C’est un véritable carnage. On compte dix morts : Maria Blondeau, 18 ans ; Louise Hublet, 20 ans ; Ernestine Diot, 17 ans, Félicie Tonnelier, 16 ans ; Edouard Giloteaux, 19 ans ; Charles Leroy, 20 ans ; Emile Ségaux, 30 ans ; Gustave Pestiaux, 14 ans ; Emile Cornaille, 11 ans, que l’on retrouve sous un comptoir, le cœur transpercé, une toupie dans la main … Camille Latour, 46 ans, décédera le lendemain de ses blessures. On dénombre aussi quatre-vingt blessés dont certains à l’intérieur des cafés où ils sont attablés.

Les obsèques des malheureuses victimes de cette ignoble et lâche tuerie ont lieu le 4 mai et 30.000 personnes accompagnent les cercueils.

Malgré les protestations d’indignation venues des quatre coins du pays, la Chambre, le jour même de l’enterrement, refuse la nomination d’une commission d’enquête et donne l’absolution aux assassins. Comme l’écrit Maurice Dommanget dans son "Histoire du Premier Mai", l’antimilitarisme ouvrier sort de Fourmies. Désormais, seuls les réactionnaires crieront "Vive l’armée !" mais les prolétaires, eux, se rappelleront la phrase du général Changarnier, célèbre pour les massacres d’ouvriers de juin 1849 : "Les armées modernes ont moins pour fonction la lutte contre les ennemis de l’extérieur que la défense de l’ordre contre les émeutiers de l’intérieur".

Quant à l’Eglise, qui a toujours pris le train de la Sociale en marche, elle est de plus en plus inquiète de voir le monde du travail se tourner vers d’autres horizons. C’est pourquoi le pape Léon XIII va profiter du retentissement mondial du drame de Fourmies pour faire paraître, le 15 mai 1891, son encyclique "Rerum Novarum" qu’il préparait depuis longtemps, opposant les idées du catholicisme social à celles du socialisme authentique, celui du prolétariat. 

Les martyrs de Fourmies, tout comme leurs frères de Chicago en 1886, sont entrés dans l’histoire de la classe ouvrière qui a payé et paie toujours un lourd tribut au progrès et aux avancées sociales et humaines.

Poisson-chat (18 avril 2011)

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