"... Bâillon de chair violette scellant à jamais ces lèvres coupables d’avoir parlé de justice et de vérité" (Séverine)

 

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11 Novembre 1887 "Ô gens d’Amérique, écoutez la voix du peuple !", lança Parsons. "Hourra pour l’Anarchie", crièrent Engel et Fischer. Quant à Spies, il eut le temps de prononcer ces mots quasi prophétiques : "Salut, temps où notre silence sera plus puissant que nos voix qu’on étrangle dans la mort".

Les trappes basculèrent ; quatre corps convulsés se balancèrent un moment dans le vide, les yeux exorbités, la langue pendante.

L’avant-veille, Lingg, espérant sauver ses camarades, se suicida dans sa cellule en fumant un cigare de fulminate ...

Les cinq suppliciés de Chicago entraient à jamais dans l’histoire du mouvement ouvrier, rejoignant les nombreux martyrs - célèbres ou inconnus - de la cause prolétarienne. Leur mort ne fut pas inutile. Grâce à elle, le congrès international de 1889 retint officiellement la date du 1er mai comme jour revendicatif de tous les travailleurs.

La résolution Edmonston Le IVe congrès de l’American Federation of Labor (A.F.L.) se tint à Chicago, en novembre 1884. Les militants ouvriers affirmaient pouvoir obtenir davantage par leur pression directe sur les patrons que par des démarches auprès des politiciens et des pouvoirs publics. Leur principale revendication était la journée de 8 heures. Certains, d’ailleurs, avaient déjà eu satisfaction en dehors de toute législation qui restait trop souvent lettre morte.

Gabriel Edmonston, syndicaliste d’une grande activité bien avant la création de l’A.F.L., soumit au congrès une résolution demandant qu’à partir du 1er mai 1886, la journée normale de travail soit fixée à huit heures et qu’elle devait devenir effective ce jour-là. Cette motion fut envoyée aux Chevaliers du Travail (autre importante organisation ouvrière), invités à coopérer au mouvement général. A l’issue de leur congrès, tenu à Hamilton, ils décidèrent, eux aussi, de se joindre à l’agitation pour l’obtention des huit heures.

Le 1er mai 1886 Partout se déroulaient d’imposantes manifestations. Il y eut environ 5.000 grèves et près de 340.000 grévistes. A New-York, Pittsburg, Baltimore, Newark, Louisville, Saint-Louis, Washington, Chicago, 125.000 ouvriers de différents corps de métiers obtenaient les huit heures au jour fixé. A la fin du mois, ils étaient 200.000 et un peu plus tard, 250.000.

Comme l’a écrit Paul Lafargue : "Par leur grève immense pour la journée de huit heures, ce sont les Etats-Unis qui ont inauguré la série des manifestations du 1er mai".

La lutte de classe à Chicago  Les travailleurs de Chicago vivaient les conditions épouvantables de la misère découlant de l’exploitation forcenée des bourgeois nantis, réactionnaires et impitoyables. Beaucoup de ces ouvriers faisaient encore des journées de quatorze et seize heures. Leurs familles s’entassaient - souvent à plusieurs - dans des taudis et les sans-logis abondaient, ramassant des débris de nourriture jetés aux poubelles ou achetant des rognures chez les bouchers. La majorité des employeurs payait des milices armées, composées d’individus sans scrupule, fournis par l’agence privée Pinkerton, qui n’hésitaient pas à multiplier les provocations, sûrs de leur impunité. Le patronat avait également à sa dévotion toute une presse servile. Le Chicago Times osa même écrire : "La prison et les travaux forcés sont la seule solution possible de la question sociale. Il faut espérer que l’usage en deviendra général".

Un tel état d’esprit et de tels faits ne pouvaient que conduire les ouvriers à la révolte la plus dure, d’autant plus que Chicago, creuset de l’agitation révolutionnaire aux Etats-Unis, était devenu le point de ralliement du mouvement anarchiste américain qui comptait dans ses rangs "un noyau de militants brillants, remueurs d’idées, à l’âme d’apôtre et au tempérament de feu, qui se dépensaient sans compter".

Le massacre de Haymarket Square Le drame éclata le 3 mai, lorsque 8.000 grévistes, venus conspuer les jaunes à la sortie de l’usine Mac Cormick, furent matraqués par les nervis de Pinkerton. Aux coups de revolver de ces derniers répondirent les fusils à répétition des flics arrivés pour leur prêter main forte. La foule dut s’enfuir laissant sur place six morts et une cinquantaine de blessés.

L’indignation et la fureur étaient à leur comble ! Le lendemain, un journal anarchiste lança un appel à manifester le soir même, place du marché au foin. Quinze mille personnes environ se trouvèrent réunies, écoutant les discours de quelques leaders anarcho-syndicalistes, entre autres Spies, Fielden et Parsons dont la femme était accompagnée de leurs deux petits enfants, tant on était certain que tout se déroulerait pacifiquement.

Les gens allaient se retirer lorsque des policiers entourèrent les manifestants et commencèrent à les disperser violemment. C’est alors qu’une bombe tomba au milieu des forces dites de l’ordre, fauchant une soixantaine d’uniformes. Les survivants, aidés par des renforts, mitraillèrent la foule saisie d’une panique épouvantable. Le carnage fut effroyable.

Non contents de ce bain de sang, les responsables décrétèrent l’état de siège et la troupe occupa certains quartiers de la ville durant plusieurs jours. Des perquisitions eurent lieu ainsi que de nombreuses arrestations dont celles, principalement, d’anarchistes en vue.

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Le procès de Chicago Il fallait à tout prix se débarrasser de militants qu’on jugeait trop dévoués, trop intelligents, trop dangereux pour la classe des privilégiés. Aussi, comme l’écrit Maurice Dommanget dans son Histoire du 1er mai : "Bref, ce fut une caricature de jury, d’instruction, de procès, une ignoble parodie de justice devant aboutir à un jugement de classe dans toute l’acception du terme".

Parmi les huit inculpés, qui se défendirent eux-mêmes et montrèrent un cran extraordinaire face à la clique des magistrats, cinq furent condamnés à la pendaison : Spies, Fischer, Lingg, Engel et Parsons ; Schwab et Fielden à la prison à perpétuité et Neebe à une durée d’emprisonnement de quinze ans. Tel fut le verdict rendu le 20 août 1886, confirmé par arrêt du 20 septembre 1887, après appel. La Cour suprême des Etats-Unis, n’ayant pas consenti à casser le jugement pour vice de forme, les condamnés furent pendus le 11 novembre 1887.

La réhabilitation Quelques années plus tard, le nouveau gouverneur de l’Illinois, John Altgeld, homme honnête et courageux, rouvrit le dossier. A la suite d’une longue enquête, il se convainquit de l’innocence des huit accusés. Il dénonça les faux témoignages organisés par le ministère public, le choix des jurés qui étaient tous aux ordres, les infamies du procès. Il dira : " Une telle atrocité n’a pas de précédent dans notre histoire ! ". Pas de précédent, peut-être, mais il y aura, quarante ans après, une autre affaire semblable qui, elle aussi, immortalisera les victimes : l’assassinat légal de Sacco et Vanzetti, en 1927, tous deux anarchistes également.

En conséquence, Fielden, Neebe et Schwab, après sept ans de bagne, recouvrèrent la liberté sans condition. Quant aux cinq morts, ils furent réhabilités publiquement comme le seront Sacco et Vanzetti en 1977.

Fielden avait prononcé cette phrase merveilleuse, le dernier jour du procès : "Si ma vie doit servir à la défense des principes du socialisme et de l’anarchie, tels que je les ai compris et dont je crois honnêtement qu’ils sont dans l’intérêt de l’humanité, je vous déclare que je suis heureux de la donner ; et c’est un très bas prix pour un si grand résultat".

Y aurait-il plus sublime épitaphe pour les martyrs de Chicago ?

Poisson-chat (22 octobre 1992)

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