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      Bien qu’écrite dix-sept ans auparavant, en exil, L’Internationale ne connut la gloire qu’en 1888 ! Son auteur, Eugène Pottier, participa dès son jeune âge à la révolution de 1830 puis se retrouva sur les barricades en février 1848. Membre de la Commune de Paris en 1871, élu maire du IIe arrondissement, condamné à mort par les Versaillais, il échappa miraculeusement à la répression qui décima les survivants ou les envoya au bagne, gagna la Belgique, la Grande-Bretagne et, plus tard, les Etats-Unis où l’accueillirent, à New-York, d’autres proscrits.

      Lorsque le gouvernement décréta l’amnistie, en 1881, Eugène Pottier revint en France. Durant sa longue absence, les siens l’avaient dépouillé de ses biens et il se retrouva complètement démuni.

      La Lice chansonnière, que présidaient des écrivains et des chansonniers contestataires, tels Henri Rochefort, Jules Vallès, Gustave Nadaud, organisait chaque année un concours de poèmes et de chansons. En 1883, le prix échut à Chacun vit de son métier, d’un certain Eugène Pottier. Les membres du jury décidèrent de l’inviter à leur prochain banquet.

      Un homme arriva, vieux, presque miséreux, à demi paralysé. Le repas terminé, il chanta l’une de ses poésies avec une passion extraordinaire. Les applaudissements crépitèrent et il eut à choisir entre une liste de souscription qui l’aiderait à vivre et la publication de l’ensemble de ses vers. Sa réponse fut étonnante : "Qu’on publie mes œuvres et que je meure de faim !". ... Et Pottier fut publié.

      Parmi les Chants révolutionnaires de son recueil se trouvait L’Internationale que personne ne connaissait pas plus qu’on n’avait, jusque-là, découvert le talent du poète révolté.

               Enfin admiré des milieux socialistes grâce à ce prix, Eugène Pottier retrouva d’anciens compagnons et put diffuser ses écrits. Pas pour longtemps car il s’éteignit en 1887 à la suite d’une nouvelle attaque de paralysie. Même si la fin de sa vie fut quelque peu adoucie grâce à ces retrouvailles et à un début de notoriété, il mourut misérable, dans sa masure de la rue de Chartres, en plein quartier de la Goutte-d’Or où, disait Jean Jaurès : "Les misères qui travaillent côtoient les misères qui se prostituent".

      À ses funérailles, que ses amis voulurent grandioses, participèrent plus de dix mille personnes. On y remarqua Louise Michel, Edouard Vaillant, Charles Longuet le gendre de Karl Marx. Malheureusement, la cérémonie se termina par des bagarres à propos d’un drapeau que les flics voulurent saisir. Tout le long du chemin menant au cimetière, il y eut des affrontements de sorte que les journaux parlèrent des incidents, des charges de police, à peine d’Eugène Pottier passé au second plan. Il disparut comme il vécut, presque incognito. Quant à l’Internationale, seul le texte existait, pas encore la musique.

      Au mois de juillet 1888, le futur maire de Lille, Gustave Delory, désirait renouveler le répertoire des chants exécutés à La Lyre des travailleurs (chorale de la section lilloise du Parti ouvrier français). L’Internationale l’intéressa énormément et il la confia à un ouvrier de la compagnie Fives-Lille, Pierre Degeyter, dont le passe-temps favori était la composition musicale. Ce dernier, emballé par les paroles enflammées du poème, improvisa à l’harmonium l’air devenu inoubliable. Le soir même, il demanda à son frère Adolphe, doté d’une belle voix de baryton, de l’interpréter. L’enthousiasme fut à son comble ! On fit imprimer six mille exemplaires de la partition signée seulement du nom de Degeyter afin d’éviter des ennuis à son auteur. De ce fait, la paternité en fut attribuée à Adolphe que soutenaient le maire et le parti socialiste auquel il avait cédé les droits. Un procès s’ensuivit que Pierre perdit en 1902. Il fit appel et les années s’écoulèrent jusqu’au moment où la guerre interrompit la procédure. C’est alors que se produisit un coup de théâtre. Adolphe se suicida en 1915. Avant de mettre un terme à ses jours, il avait envoyé une lettre dans laquelle il reconnaissait n’avoir jamais écrit de mélodie encore moins celle de L’Internationale. Il expliquait,qu’ouvrier de la ville, il n’avait rien osé refuserau maire de peur d’être renvoyé ...  Justice fut donc rendue à Pierre Degeyter !

      Ainsi s’achevait l’aventure pleine de rebondissements de la plus célèbre des marches qui fera le tour du globe et sera chantée par les prolétaires de tous les pays.

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      L’Internationale connut son premier vrai triomphe quand la IIème Internationale la choisit comme hymne officiel, en 1892 et elle se propagea à la vitesse d’un feu de forêt. En France, d’ailleurs, des événements graves donnèrent naissance à plusieurs variantes : L’Internationale Viticole, au moment des émeutes des ouvriers agricoles du Languedoc-Roussillon, en 1907 ; L’Internationale du Beurre, en 1911, lors des manifestations contre la vie chère et L’Internationale des Mères, en 1920, qui est une condamnation implacable de la guerre.

      À l’approche de l’an 2000, ce qui frappe lorsqu’on lit ce chant, c’est son actualité. Chaque fois que les injustices, qu’il dénonce, se font criantes et deviennent insupportables, c’est tout naturellement qu’elle est entonnée dans les manifestations et les rassemblements.

      Quoi de plus actuel, en effet, que les exploités, les exclus, les "forçats de la faim", la foule des enfants et des adultes esclaves ? Quoi de plus actuel que le patronat arrogant, la finance mondiale et ses parasites qui "dévalisent le travail", font des profits phénoménaux et possèdent la plupart des richesses produites ? Quoi de plus actuel que les César tout-puissants, les tribuns roublards qu’incarnent si bien les politiciens présents ? Quoi de plus actuel, aussi, que les armées, officielles ou non, qui massacrent aux quatre coins de la planète ? Que peut-on attendre d’un monde où les damnés d’aujourd’hui remplacent les damnés d’hier ?  Il y a tant de raisons de désespérer de l’humanité mais "Ce serait oublier que le combat pour la justice n’a pas besoin d’être victorieux pour donner aux hommes libres leur raison d’être ; il suffit que cette lutte soit menée. Et alors L’Internationale est toujours là pour bander les énergies et donner du cœur au ventre", conclut Marc Ferro dans le livre qu’il a consacré à ce chant révolutionnaire.

Poisson-chat (16 mai 1998)

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