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       Il n’est pas aisé de marcher à contre-courant de l’ordre établi. Il n’est pas aisé de revendiquer une société anarchiste, si contraire à tout ce qui est rabâché, qu’elle devient inaccessible à la plupart des bipèdes manipulés, pour qui la démocratie est la panacée et le bulletin de vote le réconfort souverain permettant de dormir sur ces deux oreilles.  

      Alors, j’ai besoin de me requinquer au sein de ma famille libertaire, de me jeter dans son humaine chaleur contagieuse avec la même fougue que dans les bras d’un amant.

      Ce samedi 20 octobre 1990, après-midi, j’ai savouré l’un de ces moments privilégiés qui réconfortent et réchauffent du glacial cauchemar de tous les systèmes politico-économiques qui, pour masquer leur faillite incontestable, jouent fortissimo le prélude à la troisième guerre mondiale.

      Quel monde et quelle ambiance à cette manif  ! Nous avions fait le plein derrière les plis des drapeaux noirs ! "A bas toutes les armées", "Guerre à la guerre", furent scandés par deux cents bouches qui en valaient bien deux mille !

      A plusieurs reprises, le haut-parleur de notre camionnette diffusa - comme un défi à tous les va-t-en-guerre - Le déserteur et le fameux cinquième couplet de l’Internationale que la gauche patriotarde et militariste a depuis longtemps rayé de son répertoire, lui préférant l’odieuse Marseillaise.

       Des badauds goguenards écoutaient stupéfaits et je jubilais jusqu’aux larmes devant leur étonnement de végétaux qu’on ébouillante.

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      Quatre heures de piétinement et de marche n’avaient pas altéré mon enthousiasme et je fonçai vers la Bastille, non pour une nouvelle manif contre la guerre, mais pour manifester ma joie de retrouver Serge Utgé-Royo qui donnait, le soir même, un nouveau récital au Café de la Danse.

       Je vous jure que pour l’écouter, j’aurais, derechef, pris la Bastille !

      Quand il apparut, tout de sombre sobriété vêtu, un crépitement de mains fraternelles l’accueillit Et, lorsque la dernière chanson résonna, le chanteur-poète eut beaucoup de mal à quitter la salle tant les rappels étaient frénétiques !

      Le charme de sa voix opéra. Cette voix à la gamme étendue, si harmonieuse et si intense, a quelque chose d’ensorcelant et la musique épouse parfaitement ce timbre vocal exceptionnel. Mais en plus, il y a les textes. Là encore, c’est un régal. Emouvants ou impitoyables, remplis d’amour pour toutes les souffrances, surtout celle des enfants (Une énorme boule rouge) et de révolte contre toutes les injustices, textes sans concession où il crie sa force et ses faiblesses. Chansons coups de poing ou chansons caresses, toutes parlent, tour à tour, d’un monde sans gouvernement, sans frontière, sans patrie, sans drapeau (Je gueulerai longtemps, Comme une carte de visite, Je voudrais vivre dans un cimetière, Confessionnal de chiffon ...). Il fustige le racisme (Tout le sang du monde), l’égoïsme et l’indifférence (Vacances sans honte). Sa générosité le range aux côtés des parias : homosexuels et prostituées, mis au ban des bien-pensants de tous poils (Chansons pour les non-mâles, Ces putains que j’aime). Enfin, il nous exhorte à ne pas laisser crever le passé de nos anciens : les communards (Sur le temps des cerises, Sur la Commune, Commune Bossa), les libertaires de Catalogne (Juillet 1936).

      Serge Utgé-Royo est un homme, digne de ce beau titre, et non l’un de ces mâles qui se croient supérieurs parce qu’ils ont une trilogie qui leur pendouille entre les jambes et, pour certains, un fusil entre les mains.

      Il y a si peu de talent pour chanter la pensée libre, le pacifisme, en un mot l’Anarchie, que je le remercie d’exister. Il est le troubadour de ce que Louise Michel appelait "l’idée la plus haute que puisse saisir l’intelligence humaine". Pour ne pas que la flamme s’éteigne, il lui faudra - comme le dit l’une de ses chansons - "gueuler longtemps" encore ..

Et je fredonne volontiers ses vers merveilleux :

Je ne crois plus à rien sinon à l’espérance,

Celle de tous nos coeurs tendus vers l'horizon ...

      La poésie militante et la voix superbe de Serge font vibrer d’émotion ce qu’il y a de meilleur en nous et de honte ce qu’il y a de pire !

      Mais qu’il ne m’en veuille pas si la féministe que je suis lui reproche d’utiliser à plusieurs reprises le mot con dans ses textes. Oh, je sais bien qu’il est quasiment irremplaçable !... que nul autre n’est aussi concis, aussi percutant ! ...et que même la plupart des femmes y recourent sans penser à son sens véritable et profond !

      Moi, j’ai mal au mien quand il est employé comme l’insulte suprême et, qui plus est, par un libertaire !

Poisson-chat (1er novembre 1990)

 

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 Si vous voulez savoir qui est cet auteur-compositeur-interprète, regardez sur internet à Serge Urgé-Royo et vous saurez tout de lui !