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" Fait’ excuse, m’sieur l’agent ! C’est pas contre vous que j’décochais mon cri d’guerre ! C’est contre la vache folle ! " Le flic me toise d’un regard à la fois suspect et interrogateur. "Quoi ! C’est pas possible, vous n’la connaissez pas ?" rétorqué-je d’un air condescendant. Et de l’instruire : "Les quotidiens, la radio, n’invoquent plus qu’Elle ! Le p’tit écran ne montre plus qu’Elle ! C’est not’ Vedette Française ... Elle a même réussi à détrôner Jeanne Calment". Silence ...  Ce nom lui semble louche ... Sans doute voit-il des révolutionnaires à chaque coin de rue ! Décidément, qu’est-ce qu’on leur apprend à l’école de police !

La boucherie de 39/45 achevée, certains gosses faméliques des villes furent envoyés au vert se refaire des joues roses pendant les vacances scolaires d’été.  J’ai eu la chance d’atterrir chez des fermiers bretons, de garder huit bêtes à cornes paisibles au milieu des genêts et des pommiers, de tâter leurs pis rugueux et de respirer les effluves de paille mêlée à la bouse odorante. Les vaches en folie, ça n’existait pas, hormis que, de temps en temps, l’approche du taureau les émoustillait un tantinet !

Mon monologue commence à intéresser le limier. M’est avis qu’avec sa trogne rougeaude, il a immigré en direct de sa campagne profonde ! Son oreille devient compatissante dès que je lui lance, indignée, qu’engraisser des herbivores en les gavant de farine de carcasses ovines est une invention démentielle, mais la sacro-sainte rentabilité oblige, n’est-ce pas ? Les apprentis-sorciers, capables de dévoyer la science, sont des assassins en puissance. Ils sacrifient au veau d’or la santé de braves ruminants et la nôtre, de surcroît.

La maladie de Creutzfeldt-Jacob - qui ressemble étrangement à l’encéphalopathie spongiforme bovine, ouf ! - a tué une dizaine de personnes parmi les cas détectés et il y avait déjà, dès 1990, selon un scientifique britannique, les preuves d’un lien entre ces deux affections. Les dirigeants, d’ici ou d’ailleurs, nous couillonneraient-ils ? Tous responsables, aucun coupable, vous verrez, à l’instar de l’affaire du sang contaminé qui aurait rapporté plusieurs milliards en contrepartie de quelques vies ! Bah ! Est-ce que ça compte alors que la planète entière est rouge du sang répandu par les fauteurs de massacres, terroristes d’Etat et terroristes fanatiques ?

Ce nouveau scandale pourrait cacher aussi une magouille économique d’envergure, très juteuse, sauf pour le porte-biftons de la ménagère !

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          Primo, on trucide massivement les bovins dont l’Union européenne regorge sans pour autant que l’entrecôte et le faux-filet soient à la portée des petites bourses ! Deusio, le boeuf, rare à l’étalage et boudé malgré l’holocauste, dégringole l’échelle des valeurs.

Inversement - et suivant le principe des vases communicants - les viandes relativement bon marché grimpent allègrement. Quant au poisson, il frétille de plaisir sur sa glace pilée. Le con-sommateur, lui, reste le sempiternel dindon ! Evidemment, cette interprétation n’est que pure spéculation et n’engage que son auteur !

Il est un autre mal qui revient au galop depuis des années, c’est celui de la "vache enragée", connue des malheureux qui sont obligés d’en bouffer parce qu’ils n’ont pas le choix. Leur nombre augmente partout et notre pays ne fait pas exception. Chômeurs - une majorité aux maigres allocations peau de chagrin - et leurs familles, modestes retraités, RMIstes, indigents (ainsi qu’on les appelait autrefois), doivent représenter plus de cinq millions de paumés.

La "vache enragée" empoisonne leurs jours parfois jusqu’à ce que mort s’ensuive  ! Les désespérés, qui se suicident en se jetant sous le métro, en se tailladant les veines, en avalant des barbituriques ou que sais-je encore, sont cependant nombreux.

Il y a peu, un présentateur de journal télévisé, après avoir commenté longuement l’événement du siècle (le fameux match où l’équipe Duchnoc a vaincu l’équipe Chnocdu et provoqué un délire hystérique de chauvinisme), a ensuite annoncé, presqu’en sourdine, avant de parler des déboires matrimoniaux de la malheureuse princesse cocufiée qui-fait-pleurer-dans-les-chaumières, qu’un jeune couple en "fin de droits" s’était pendu ! Ce "fait divers" n’a pas eu l’heur de noircir la une des feuilles de chou à potins et à scandales. Dame, c’est si banal !imagesCANKMORV

Holà, les beaux parleurs, les exploiteurs, les mystificateurs qui gouvernez, comment allez-vous extirper ce fléau endémique, qui traverse les époques, recule quand les travailleurs se battent, se propage telle la peste lorsqu’ils s’endorment, laissant se dégrader des acquis que leurs illustres aïeux ont payé trop souvent de leur liberté voire de leur existence, acquis que vous avez rognés au fil des ans et qui ne seront bientôt plus qu’un nostalgique souvenir ?

Qu’allez-vous faire en dehors des miettes que vous distribuez et des soupes populaires alimentées grâce à la charité publique ? Rien ! Vos maîtres, les ploutocrates, vous rétribuent généreusement, vous octroient privilèges et honneurs afin que vous les serviez et qu’ils  s’enrichissent toujours plus. Et comme, hélas, la solidarité fout le camp, il vous est aisé d’imposer vos diktats à des salariés qui préfèrent être sous-payés que privés de boulot ! En ce qui concerne les exclus, l’assistanat institutionnalisé éteint en eux la moindre étincelle de révolte !

Le pandore, sifflet coupé, se met soudain à hoqueter son courroux, à fustiger les profiteurs. Il balance rageusement son képi à terre, le piétine, brandit un poing vengeur en hurlant "Vive l’@ ...".Une sonnerie stridente m’empêche de comprendre la fin du mot ...

Mon réveille-matin m’a rappelé, brutalement, qu’il y a loin du rêve à la réalité !

Poisson-chat (18 avril 1996)

 

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